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Le Jeu de l'amour et du hasard — Résumé scène par scène

Marivaux, 1730 · Comédie en 3 actes — La première réplique de la pièce n'est pas une confidence : c'est une attaque.

Marivaux, 1730 · Comédie en 3 actes

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ACTE I — Le dispositif

Scène 1 — La querelle du mariage

La première réplique de la pièce n’est pas une confidence : c’est une attaque. « Mais encore une fois, de quoi vous mélez-vous, pourquoi répondre de mes sentiments ? » Silvia est furieuse contre sa servante Lisette, qui a laissé entendre à leur père qu’elle était favorable au mariage arrangé.

Lisette ne voit pas le problème : Dorante est beau, aimable, de bonne famille, on dit qu’il a de l’esprit. Silvia arrête là le raisonnement. On dit. C’est justement ça, le problème. Les hommes ont deux visages : celui qu’ils montrent en société, et celui qu’ils réservent à leur femme. Elle dresse trois portraits dévastateurs — Ergaste, le tyran domestique qui charme les invités et terrasse son épouse ; Léandre, l’indifférent ; Tersandre, qui cumule les deux défauts avec le sourire. Comment savoir lequel sera Dorante ?

La différence entre Lisette et Silvia est là dès les premières lignes : pour Lisette, le « naturel » c’est de se soumettre à la coutume — le non n’est pas naturel. Pour Silvia, le naturel c’est son sentiment propre, singulier, qui pourrait très bien ne pas correspondre au « on dit ». Ce débat en apparence anodin est toute la pièce.


Scène 2 — Le père complice

Orgon entre. On attend le père autoritaire qui va imposer sa volonté — il n’arrive pas. Orgon est un père étrange, presque un ami : il rassure Silvia, lui promet qu’aucun mariage ne lui sera imposé, lui laisse la liberté absolue du choix. Silvia, soulagée, lui soumet alors son idée : échanger son rôle avec Lisette, se déguiser en servante, et observer Dorante à son aise avant de se décider.

Orgon accepte en riant. Il sait quelque chose que Silvia ne sait pas encore — et il garde le secret.


Scène 4 — Le secret d’Orgon

Mario, le frère, reste seul avec son père. Orgon lui révèle : Dorante a eu exactement la même idée que Silvia. Il arrive déguisé en valet, pendant que son vrai valet Arlequin joue le maître. Les deux futurs époux vont donc se rencontrer sans se connaître, chacun convaincu d’être le seul à jouer la comédie.

Le père et le fils se réjouissent à l’avance. La pièce dans la pièce peut commencer.


Scènes 5–7 — La première rencontre

Silvia reparaît en servante. Elle est satisfaite de son allure : « Me voilà, monsieur, ai-je mauvaise grâce en femme de chambre ? » L’amour-propre reste intact sous le déguisement. Elle calcule même que si le valet (Dorante déguisé) tombe amoureux d’elle, cela lui donnera un espion utile pour observer le maître. Ce plan-là va se retourner contre elle très vite.

Dorante entre. Orgon et Mario les regardent, amusés, et les encouragent : « Courage, mes enfants ; si vous commencez à vous aimer, vous voilà débarrassés des cérémonies. » Dorante est d’une galanterie parfaite — trop parfaite pour un valet. Silvia est troublée malgré elle.

Quand Orgon et Mario s’éclipsent, le dialogue prend une autre couleur. Dorante multiplie les compliments ; Silvia le repousse en invoquant la différence de condition. Mais quelque chose cloche dans ses dénégations — il y a trop d’énergie dedans. Et les deux finissent par admettre, chacun dans un aparté, qu’ils ont oublié ce qu’ils voulaient dire.

Dorante : « Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d’autre chose ; mais je ne sais plus ce que c’est. » Silvia : « J’avais de mon côté quelque chose à te dire : mais tu m’as fait perdre mes idées aussi, à moi. »

Le sentiment a déjà commencé son travail souterrain. Ni l’un ni l’autre ne le sait encore.


Scènes 8–10 — Arlequin débarque

Arlequin fait son entrée en maître supposé — et le spectacle est immédiat. Là où Dorante était d’une distinction naturelle qui traversait le déguisement, Arlequin est un désastre ambulant. Il associe le père et la fille dans un même participe : « Je viens pour épouser, et ils m’attendent pour être mariés. » Il réclame à manger. Il traite tout le monde avec une familiarité arrogante.

Dorante lui demande d’avoir de meilleures manières. Arlequin le renvoie.

La mise en place est complète. Les masques sont en place. Et personne ne sait qui est qui.


ACTE II — La crise

Scènes 1–5 — Le duo des valets

Lisette vient annoncer à Orgon que le faux Dorante (Arlequin) la courtise avec enthousiasme. Orgon l’encourage : qu’ils s’aiment, qu’ils se marient, cela fait partie de la comédie.

Le duo Arlequin–Lisette est une pièce à l’intérieur de la pièce. Arlequin maîtrise à peu près le vocabulaire de la galanterie précieuse — mais seulement le vocabulaire. Le résultat est un mélange irrésistible de formules raffinées et de trivialité brute : « Je brûle, et je crie au feu » ; « Cher joujou de mon âme ! cela me réjouit comme du vin délicieux. »

Lisette entre dans le jeu avec une réticence engageante — réticence codifiée, rituelle, qui fait partie du rituel galant. Mais à un moment, elle sort du jeu : « Peut-être m’aimerez-vous moins, quand nous nous connaîtrons mieux. » Il y a sous la parodie une vraie question.


Scènes 6–8 — Silvia humiliée

Arlequin, dans son rôle de maître, chasse Silvia (déguisée en servante) avec mépris. Elle est obligée d’obéir — ou de briser son déguisement. Elle obéit. Et elle bout.

Quand il est parti, elle se retourne vers Lisette : comment a-t-elle pu laisser faire ça ? Lisette défend Arlequin, soulève que Dorante est peut-être à l’origine du mépris de sa maîtresse pour lui. Silvia défend Dorante avec une vivacité qui surprend.

Lisette la fixe : « Oh ! madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu’à vous fâcher, je n’ai plus rien à dire. »

Silvia explose. Elle multiplie les exclamatives, nie tout, s’emporte contre l’insinuation. Et plus elle nie, plus c’est évident. Le corps dit ce que les mots refusent.

Restée seule, elle se ressaisit : « Avec quelle impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit ! Comme ces gens-là vous dégradent ! » Elle préserve soigneusement Dorante de tout reproche. Elle ne le remarque même pas encore.


Scènes 9–11 — La mauvaise foi

Dorante revient. Silvia lui annonce qu’elle ne peut pas l’aimer — c’est impossible, c’est hors sujet, n’y pensons plus. Dorante menace de partir. Elle change aussitôt de ton.

Le dialogue tourne en rond — mais ce n’est pas un tournement en rond vide. Chaque réplique est une escarmouche où Silvia avance d’un pas et recule de deux, où Dorante presse sans forcer. Quand il se jette à ses genoux, elle laisse échapper, malgré elle : « tu ne me déplais point. »

Orgon et Mario entrent et les surprennent. Ils jouent les sévères, menacent de renvoyer Dorante. Silvia plaide pour lui avec une passion qu’elle n’aurait pas dû avoir. Mario la pousse dans ses retranchements : « Il y a quelque chose, ma sœur, il y a quelque chose. »

En aparté, Silvia suffoqu : « J’étouffe. »


Scène 12 — La révélation

Dorante revient une dernière fois. La conversation galante a disparu. Il parle directement, avec une tonalité presque tragique : « je n’ai pu me défendre de t’aimer. » La parole déraille et défaille — ce n’est plus de la séduction, c’est une déclaration désespérée.

Puis il lui révèle son identité. Il est Dorante. Le vrai.

Silvia voit clair dans son cœur instantanément. Mais elle ne révèle pas la sienne. Elle court retrouver Mario avec un plan : il va jouer le prétendant amoureux d’elle (la servante déguisée), pour pousser Dorante à aller plus loin encore. Elle veut qu’il la demande en mariage alors qu’il la croit servante. Preuve absolue. Aucune ambiguïté possible.


ACTE III — L’épreuve finale

Scènes 1–4 — Chacun à l’épreuve

Arlequin demande à Dorante la permission d’épouser la fausse Silvia (Lisette). Dorante s’indigne. Arlequin hausse les épaules : « Maraud, soit : mais cela n’est point contraire à faire fortune. Un coquin peut faire un bon mariage. »

Mario arrive et joue parfaitement son rôle de rival : il traite Dorante avec le même mépris de classe que Dorante a lui-même manifesté envers Arlequin. « Ta livrée n’est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur. »

Pendant ce temps, Silvia jubile avec son père et son frère : « Cela vaut fait, Dorante est vaincu, j’attends mon captif. » Orgon sourit : « Quelle insatiable vanité d’amour-propre ! » Mais Silvia pense déjà plus loin — au souvenir, à la durée, à ce que cette histoire fera de leur mariage : « Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire, sans m’aimer ; je n’y songerai jamais, que je ne l’aime. »


Scènes 5–6 — Les valets ôtent leurs masques

Arlequin doit avouer à Lisette qu’il n’est pas ce qu’il prétend être. Il tourne autour pendant un moment — « cela rime trop avec coquin » — puis lâche le morceau. Lisette réagit d’abord avec mépris : « faquin », « ce magot ». Puis elle se dévoile à son tour.

Arlequin ne s’attendait pas à ça. Il la regarde. Et il conclut, simplement : « Pardi ! oui. En changeant de nom tu n’as pas changé de visage. »

Les valets ont réglé leur affaire avant les maîtres. Ils ont trouvé plus vite que l’essentiel ne change pas avec le costume.

Face à Dorante, Arlequin est insolent jusqu’au bout : « Vos petites manières sont un peu aisées ; mais c’est la grande habitude qui fait cela. » La leçon est cruelle parce qu’elle est juste.


Scène 8 — La demande en mariage

Le dernier duo. Dorante annonce qu’il part. Silvia : « ce n’est pas là mon compte. » Elle essaie de lui faire formuler ce qu’elle attend sans le formuler elle-même. Le dialogue est d’une tension exquise — chaque réplique dit le contraire de ce qu’elle signifie.

Silvia : « je ne suis qu’une suivante, et vous me le faites bien sentir. »

C’est le coup de grâce. Dorante ne peut plus reculer. Il dit ce qu’il n’aurait jamais dû pouvoir dire d’un homme de son rang à une servante :

« Il n’est ni rang, ni naissance, ni fortune, qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne. Le mérite vaut bien la naissance. »

Silvia progresse vers la transparence — du conditionnel (« si je vous aimais »), à la litote (« tu ne me déplais point »), jusqu’à la clarté. Dorante entend enfin ce qu’il attendait : « tes paroles ont un feu qui me pénètre. »

Elle révèle alors son identité. Tout le monde entre sur scène. Arlequin pose le mot de la fin, emprunté à Regnard : « Allons, saute, marquis. »


Structure d’ensemble

La pièce fonctionne sur une double symétrie : deux déguisements parallèles (Silvia/Dorante), deux couples parallèles (maîtres/valets). Les valets parodient les maîtres — et les précèdent. Arlequin et Lisette enlèvent leurs masques avant Silvia et Dorante, et montrent que le sentiment résiste à la déception du rang.

Le mouvement des trois actes est simple : galanterie rituelle (I) → mauvaise foi et trouble (II) → révélation et demande (III). Ce qui rend la pièce inoubliable, c’est que chaque pas vers la vérité coûte quelque chose — un peu d’amour-propre, un préjugé, une certitude. Les personnages arrivent à la sincérité en ayant dû abandonner quelque chose d’eux-mêmes pour y accéder.


Source : Guinoiseau, Stéphane. Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Repères Hachette, 1997.

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