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Dans la solitude des champs de coton, Combat de nègre et de chiens, suivi des Carnets (Bernard-Marie Koltès)

Littérature → XXe siècle / théâtre contemporain → deux « deals » qui tournent mal, où le dialogue est un combat et la solitude notre condition. Au programme de l'agrégation de Lettres 2025.

Littérature → XXe siècle / théâtre contemporain → deux « deals » qui tournent mal, où le dialogue est un combat et la solitude notre condition. Au programme de l’agrégation de Lettres 2025.

Fiche d’identité

  • Auteur : Bernard-Marie Koltès (Metz, 1948 — Paris, 1989), dramaturge majeur de la fin du XXe siècle, longtemps lié au metteur en scène Patrice Chéreau. Compagnon de route du PCF (1974-1978), grand voyageur, sensible aux cultures anglophone, jamaïcaine, aux films de kung-fu.
  • Œuvres au programme :
    • Combat de nègre et de chiens (pièce, sur un chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest) ;
    • Dans la solitude des champs de coton (pièce, un « deal » nocturne entre un dealer et un client dans un lieu urbain indéterminé) ;
    • suivies des Carnets (notes de travail de l’auteur, éclairant sa poétique).
  • Édition du concours : B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton, Minuit, 1986 ; et Combat de nègre et de chiens, suivi des Carnets, Minuit, 1989.
  • Critique du manuel (Ellipses 2024) : Matthieu Protin.
  • N.B. sur le titre : Combat de nègre et de chiens est le titre exact de l’œuvre, cité tel quel ; il désigne, sur le mode métaphorique et polémique, la violence d’un chantier colonial/postcolonial et se traite ici en analyse littéraire et dramaturgique.

L’œuvre (contenu / dispositif)

Combat de nègre et de chiens

Sur un chantier de travaux publics d’une entreprise française en Afrique, la nuit. Alboury, un Africain, vient réclamer le corps de son frère mort sur le chantier ; Horn, le chef de chantier vieillissant, et Cal, le jeune contremaître (responsable de la mort), font face, tandis que Léone, femme que Horn a fait venir d’Europe, se rapproche d’Alboury. Vingt scènes, resserrées autour d’un moment de crise, jusqu’à un dénouement de mort et de vengeance.

Dans la solitude des champs de coton

Un hapax dans l’œuvre : ni didascalie liminaire, ni liste de personnages, ni découpage titré — seule subsiste la définition du « deal ». Un dealer et un client se rencontrent dans un lieu urbain de l’entre-deux ; ce qui devait être un monologue devient un dialogue-duel. Le client cherche quelque chose sans le nommer, le dealer cherche à vendre sans savoir quoi : un long retardement verbal (sur le modèle de l’affrontement du film d’arts martiaux ou de l’« impasse mexicaine ») avant une violence qui reste en suspens.

Les Carnets

Notes de composition qui accompagnent l’édition de Combat chez Minuit : elles révèlent une écriture par fragments à assembler (proche du montage cinématographique), et non une construction « à rebours » à partir du dénouement comme dans la dramaturgie classique.

Enjeux & axes d’analyse

Suivant le plan de Matthieu Protin (Contextes → Les œuvres → Thèmes et enjeux) :

  • I. Contextes. Trois échelles : l’Histoire (mondialisation, ère postcoloniale, guerre froide, libéralisme triomphant des années 1980) ; l’histoire personnelle de Koltès (voyages, adhésion communiste, expériences « sources ») ; les histoires que l’œuvre raconte (périodisations de l’œuvre koltésienne, du modèle élisabéthain à un certain classicisme retrouvé, et selon l’espace : « scène rêvée » vs « plateau contemplé »). Une écriture « presque dépourvue d’allusion directe à l’histoire » mais « percée par elle de toutes parts ».
  • II. Les œuvres — Structures. Combat joue avec la tragédie (triple héritage : tragédie antique — Antigone —, tragédie de la vengeance élisabéthaine, tragédie classique). Anne Ubersfeld propose une lecture en cinq actes ; Protin conteste ce rabattement et propose de suivre les mouvements des personnages (structuration « à la manière d’un cameraman », par plans-séquences), Horn puis Léone servant de personnages focalisateurs. Dans la solitude, sans architecture apparente, se lit via la dynamique de l’entrave et du retardement du deal, éclairée par le cinéma d’arts martiaux et un paradigme musical.
  • II. Personnages, espaces et temps : les trois dimensions du texte de théâtre, analysées séparément pour chaque pièce.
  • III. Thèmes et enjeux :
    1. Solitude, mort et désir — élans paradoxaux de la nature humaine. La solitude est la substance même de l’existence, d’autant plus criante qu’elle coexiste avec autrui ; couplée à la logique du manque (chacun manque de quelque chose d’irréparable), elle rejoint un pessimisme proche de Schopenhauer (oscillation ennui/souffrance). Le désir (sexuel, de vengeance) avive la solitude. La mort (le corps du frère, hors-scène « comme un Godot décédé ») hante les deux pièces.
    2. Le commerce : le deal, la transaction, le « toute la même saloperie » — inscription dans le libéralisme et la mondialisation.
    3. Tragique et comique : oscillation constante ; « rire noir » aux marges du tragique (farce macabre du corps introuvable dans Combat ; virtuosité sophistique et échos de Marivaux, Molière, Diderot — Jacques le fataliste — dans La Solitude). Le tragique « au sens propre » (transcendance, fatalité) est absent ou parodique : plutôt un « tragique de l’immanence » venu de l’homme seul.
    4. Le rapport au réel : mimesis, réalisme et politique : tension entre ce que l’œuvre fait (une portée politique manifeste : décolonisation, entreprise, commerce) et le refus réitéré de l’auteur de la dire « politique ».
    5. Discours : élans lyriques et silences signifiants (Combat) ; le dialogue philosophique (Dans la solitude).
    6. Théâtralité : une théâtralité complexe propre à chaque pièce.

⚠️ Difficultés & points de vigilance (pour l’agrég)

  • Complémentarité sans confusion : le programme invite à lire les deux pièces ensemble (enjeux communs : solitude, deal, retardement, tragique/comique) tout en respectant la singularité de chacune — Combat proche de la structure tragique, La Solitude comme forme unique et indéterminée.
  • Le piège de la grille classique : appliquer mécaniquement les cinq actes ou les trois unités à Combat occulte l’originalité cinématographique (montage, fragments, mouvements de personnages, scansions climatiques du vent et de l’orage). La proposition d’Ubersfeld est claire mais réductrice.
  • La question du tragique : Koltès évoque la tragédie sur le mode de son impossibilité (Bident) plus qu’il ne la réactualise ; ne pas conclure trop vite à une « tragédie moderne ».
  • La question du politique : ne pas trancher naïvement. L’œuvre est traversée de problématiques politiques (colonialisme, capitalisme, exil urbain) mais l’auteur s’en défend ; l’agrégatif doit tenir la tension entre le faire de l’œuvre et le dire de l’auteur.
  • Les Carnets comme outil de méthode : ils documentent l’écriture par fragments/montage et donnent un accès (illusoire mais marquant) à l’intériorité des personnages de Combat — à mobiliser comme éclairage génétique, non comme vérité de la pièce.
  • Traiter le titre de Combat avec rigueur : l’analyser comme geste dramaturgique et polémique sur la violence coloniale, sans en faire un simple mot d’époque.

À retenir

  • Deux pièces, une même matrice : une rencontre qui se passe mal, un deal (au sens large) qui tourne au duel verbal, sur fond de solitude irréductible et de manque inguérissable.
  • Structure : Combat dialogue avec la tragédie (antique, élisabéthaine, classique) mais se construit par fragments/montage (cinéma) ; Dans la solitude est un hapax sans architecture affichée, régi par l’entrave et le retardement.
  • Thèmes majeurs : solitude / mort / désir ; commerce et mondialisation ; oscillation tragique-comique (« rire noir », « tragique de l’immanence »).
  • Enjeu critique central : la tension entre portée politique de l’œuvre et dénégation de l’auteur, et un rapport au réel qui n’est jamais un réalisme simple.
  • Les Carnets révèlent une poétique du fragment et un montage hérités du cinéma, à rebours de la dramaturgie classique.

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