alliknow
Accueil · Littérature · Œuvres

De la littérature (Germaine de Staël)

Littérature → XIXe siècle / essai → premier grand livre où l'on pense la littérature comme le miroir des institutions et le levier de la liberté. Au programme de l'agrégation de Lettres 2025.

Littérature → XIXe siècle / essai → premier grand livre où l’on pense la littérature comme le miroir des institutions et le levier de la liberté. Au programme de l’agrégation de Lettres 2025.

Fiche d’identité

  • Autrice : Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein (1766-1817), fille du ministre Necker, salonnière, romancière (Delphine, Corinne), théoricienne, figure de l’opposition libérale à Bonaparte.
  • Titre complet : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.
  • Parution : fin avril 1800 (une 2ᵉ édition corrigée, avec une importante préface polémique, suit en novembre 1800).
  • Genre : grand essai théorique et critique — à la fois philosophie de l’histoire, histoire littéraire et programme pour les lettres de la France postrévolutionnaire.
  • Édition du concours : De la littérature, éd. établie par Gérard Gengembre et Jean Goldzink, Paris, Flammarion, 1991.
  • Critique du manuel (Ellipses 2024) : Laetitia Saintes.
  • Contexte : écrit dans le prolongement des inédits Des circonstances actuelles (1798) ; publié au « moment 1800 », en pleine consolidation du pouvoir de Bonaparte. L’ouvrage relance la polémique autour de Staël et prépare sa disgrâce puis son exil.

L’œuvre (contenu / dispositif)

Un « Discours préliminaire » pose les enjeux (rapports de la littérature avec la vertu, la gloire, la liberté et le bonheur) puis annonce une démonstration en deux parties :

  • Partie I — « De la littérature chez les Anciens et les Modernes » : parcours historique de la littérature grecque puis latine ; rupture provoquée par les invasions des peuples du Nord et l’établissement du christianisme (dont Staël souligne l’apport civilisateur) ; renaissance des lettres et entrée dans l’ère moderne ; première définition de la littérature des Modernes, illustrée par les littératures nationales du Midi (italienne, espagnole) et du Nord (anglaise, allemande, française).
  • Partie II — « De l’état actuel des lumières en France, et de leurs progrès futurs » : état des lieux de la production contemporaine, thèse selon laquelle l’histoire récente a nécessairement modelé les œuvres de l’esprit, puis projection de ce que la littérature pourrait devenir sous une République synonyme de liberté et de morale. Chapitres successifs : le goût, l’urbanité des mœurs, l’émulation, les « Femmes qui cultivent les lettres » (chapitre crucial), les ouvrages d’imagination, la philosophie, le style des écrivains, et enfin l’éloquence, cœur du propos.

Cohérence d’ensemble : la partie I lit l’histoire au prisme de la perfectibilité ; la partie II fait de cette même théorie un outil d’analyse et de programme — de « notre dégradation actuelle » vers « notre amélioration possible ».

Enjeux & axes d’analyse

Les axes retenus par Laetitia Saintes (partie III du manuel) :

  1. Jalons d’une sociologie de la littérature. Le titre l’annonce : la littérature est pensée dans ses rapports avec les institutions sociales, que Staël ramène à trois facteurs — le politique, le religieux et le statut des femmes. La littérature dépend du régime : le despotisme favorise la poésie décorative et les sciences ; la liberté (Grèce, Rome, Angleterre) nourrit l’éloquence civique. Seules des institutions libres sont propices à la pensée.
  2. D’Homère à Ossian : progrès et perfectibilité. Notion centrale, empruntée à Rousseau puis partagée avec Condorcet, Kant, Turgot, Cabanis. Staël revendique de l’avoir appliquée à la littérature. Elle distingue un progrès lent et continu (la pensée) et un progrès irrégulier (l’imagination et les arts) : les Anciens ont porté à son sommet l’« éloquence d’imagination », les Modernes s’illustrent dans l’« éloquence de la pensée ».
  3. La relativité du goût. Contre le goût figé en norme intemporelle : le beau se pense historiquement et nationalement.
  4. Renouveler la littérature.
    • Nord vs Midi : contribution majeure à la naissance de la littérature comparée (dans le sillage de la théorie des climats de Montesquieu). La littérature du Nord (« celle dont Ossian est l’origine ») est mélancolique, philosophique, propice à un peuple libre ; celle du Midi (« dont Homère est la source ») privilégie l’imagination et le récit d’aventures. Le Nord, plus moderne, a pour charge de régénérer le Midi ; Goethe est l’écrivain exemplaire du Nord (sans équivalent au Midi).
    • Réhabilitation du Moyen Âge chrétien : contre l’idée de dix siècles de régression, Staël y voit des « pas immenses » (contact fécond Nord/Midi, fin de l’esclavage, invention de l’imprimerie, socle culturel commun à l’Europe).
    • Défense et illustration du XVIIIe siècle : contre ceux qui érigent le siècle de Louis XIV en modèle indépassable et rejettent l’héritage des Lumières.
  5. Le rôle de l’écrivain après la Révolution. Staël défend un magistère littéraire : « l’art d’écrire serait aussi une arme, la parole serait aussi une action ». Elle prône une éloquence républicaine — ce que Gengembre et Goldzink nomment un « cicéronisme romantique » —, langue de la vérité, de la justice et de la pitié.
  6. Des femmes qui cultivent les lettres. Réflexion pionnière sur la place des femmes dans le champ littéraire et sur les obstacles qui leur sont faits.

⚠️ Difficultés & points de vigilance (pour l’agrég)

  • Ne pas lire l’ouvrage rétroactivement. Le piège dominant (hérité de Sainte-Beuve) est d’y voir un simple « manifeste du romantisme naissant » ou un essai manqué d’histoire littéraire annonçant De l’Allemagne. Saintes insiste : c’est d’abord une œuvre philosophique majeure, déterminée par le contexte révolutionnaire, qui intervient dans le débat propre au « moment 1800 ».
  • Le « moment 1800 » : situer De la littérature face au Génie du christianisme de Chateaubriand (1802) et à la Législation primitive de Bonald (1802). Trois programmes littéraires rivaux ; c’est le Génie qui s’imposa dans l’histoire littéraire, éclipsant longtemps Staël et Bonald. Là où Bonald fait de l’écrivain un catholique-royaliste et où Chateaubriand reverse la perfectibilité au christianisme, Staël l’attribue aux Lumières et fait de l’écrivain le héraut de la République.
  • Perfectibilité = nerf de la polémique. C’est sur cette notion que se sont noués les débats ; la préface de la 2ᵉ édition répond directement aux objections. Bien distinguer perfectibilité de la pensée / des arts.
  • Débats de réception : contestations des hellénistes sur l’origine Nord/Midi, doutes sur l’authenticité d’Ossian, inscription dans la Querelle des Anciens et des Modernes, lecture politique de l’ouvrage comme « livre républicain ».
  • Dimension politique indissociable de l’esthétique : ne jamais traiter la théorie littéraire hors de son projet libéral (« terminer la Révolution », garantir les libertés individuelles).

À retenir

  • De la littérature (1800) fonde une approche de la littérature comme expression et fonction des institutions sociales — première pierre de la sociologie de la littérature et de la littérature comparée.
  • Théorie-clé : la perfectibilité appliquée aux œuvres de l’esprit ; corollaire : la littérature des Modernes n’a pas à imiter les Anciens mais à investir la sensibilité, la philosophie et la morale.
  • Grande opposition structurante : Nord (mélancolie, liberté, Ossian) / Midi (imagination, Homère) ; le Nord doit régénérer le Midi.
  • Enjeu final : le magistère de l’écrivain et l’éloquence républicaine dans la France postrévolutionnaire ; « la parole serait aussi une action ».
  • Œuvre du Groupe de Coppet, texte liminaire du siècle, longtemps sous-estimé, aujourd’hui reconnu comme œuvre philosophique majeure.

🔗 Liens