Littérature → Moyen Âge (XIIIᵉ) → un savant détourne tout le savoir animalier de son siècle en une requête d’amour — et la dame lui répond. Au programme de l’agrégation de Lettres 2025 (analyse : Alain Corbellari).
Fiche d’identité
- Auteur : Richard de Fournival (Amiens, 10 octobre 1201 – v. 1259-1260), clerc, chanoine et chancelier du chapitre de Notre-Dame d’Amiens. Fils de Roger de Fournival, médecin de Philippe Auguste.
- Un savant encyclopédique : mathématiques, médecine, astrologie, alchimie (De arte alchemica) ; auteur de la Biblionomia, catalogue commenté de sa bibliothèque (162 titres) qui fait de lui l’un des premiers grands bibliophiles du Moyen Âge. Fait rarissime : il écrit en latin ET en français.
- Un poète : une vingtaine de chansons courtoises, des jeux-partis (chansons dialoguées) avec le trouvère Gautier de Dargies, un motet — imprégnation ovidienne et sociabilité des trouvères du Nord (mouvance d’Arras).
- Genre : dit allégorique en prose, « bestiaire d’amour » — texte bref (« qui se lit en à peine une heure »), à la forme éclatée.
- Édition de référence du concours : Richard de Fournival, Le Bestiaire d’Amour et la Response du Bestiaire, éd. bilingue par Gabriel Bianciotto, Paris, Honoré Champion, 2009.
- Contexte : le « beau XIIIᵉ siècle » (J. Le Goff), apogée de l’influence française, règne de Saint Louis, siècle des sommes et des encyclopédies.
L’œuvre (contenu / dispositif)
- Le dispositif : un amant adresse à sa dame une requête d’amour argumentée par une succession de descriptions animales (les « propriétés » des bêtes héritées des bestiaires) réinterprétées allégoriquement au service de la séduction — chaque animal devient une pièce du plaidoyer amoureux.
- Le prologue s’ouvre sur une citation d’Aristote (« Toutes gens désirent par nature à savoir », première ligne de la Métaphysique), mais Richard, plus modeste, affirme que nul ne peut tout savoir seul : le savoir est cumulatif, transmis des Anciens aux Modernes.
- La Response du Bestiaire : le programme comporte les deux textes. La dame répond en voix féminine, retournant les mêmes figures animales contre l’amant — l’œuvre bascule du monologique au dialectique.
- Une œuvre inclassable : à la fois savante et accessible, didactique et narrative, ouvertement profane et secrètement sacrée, allégorique et « autofictionnelle », en prose mais habitée de poésie.
- Fortune : succès immédiat, une vingtaine de manuscrits (édition magistrale de Cesare Segre, 1957) ; forte influence sur la littérature allégorique de la fin du XIIIᵉ et du début du XIVᵉ (jusqu’au Roman de Fauvel).
Enjeux & axes d’analyse
Corbellari, refusant l’explication suivie (qui tomberait dans « le catalogue ou l’aride commentaire philologique »), organise sa lecture par zooms thématiques successifs.
- 1. Contextes. Le texte est un carrefour des genres et des savoirs du XIIIᵉ : essor de l’université (Paris, aristotélisme), siècle des sommes (Vincent de Beauvais, Légende dorée, Brunetto Latini), naissance d’une culture urbaine (Arras, confrérie des jongleurs et bourgeois). Le savoir encyclopédique « transite » ici dans un texte bref — paradoxe central.
- 2. Le principe allégorique. « Dire autre chose » : le monde comme Livre de la Nature à déchiffrer ; lapidaires, plantaires et « choses ». Les bestiaires (issus du Physiologus) proposent une lecture morale des animaux — bestiaire de Dieu / bestiaire du diable, animaux familiers / fabuleux. Richard opère des « manipulations animales » : il détourne les propriétés canoniques au profit du discours amoureux.
- 3. L’allégorie au service de l’amour. Essor de l’allégorie profane (dont le grand modèle est le Roman de la Rose), précurseurs de Richard, sources et construction du Bestiaire d’Amour.
- 4. Les images récurrentes : la chasse (l’amant tour à tour chasseur et proie), la mort et la résurrection (motifs qui structurent la rhétorique amoureuse).
- 5. Une construction dialectique : d’Ovide (Art d’aimer) à André le Chapelain (De amore) ; l’héritage des jeux-partis irrigue le face-à-face amant/dame.
- 6. Le « (mas)sacre de la femme » : l’axe le plus vif. La figure féminine passe par trois temps — idéalisation, rabaissement, congédiement — l’œuvre balançant sans cesse entre exaltation de la femme et misogynie (misogynie cléricale à relier au De vetula de Richard et, plus tard, à Jean le Fèvre).
⚠️ Difficultés & points de vigilance (pour l’agrég)
- Ne pas céder au catalogue : l’écueil premier, contre lequel Corbellari construit toute sa méthode. Tout est lié dans le texte ; chaque figure doit être référée à la lettre de son contexte.
- Tenir l’hybridité comme objet : savant/accessible, profane/sacré, prose/poésie, monologue/dialectique — ces tensions sont le sujet même, non des accidents.
- Le statut de la Response : voix féminine qui renverse l’argumentaire — penser le dispositif dialogique de l’ensemble, et non le seul Bestiaire.
- La question de la misogynie : arbitrer entre lecture courtoise (exaltation) et tradition cléricale antiféministe — débat critique majeur, à ne pas trancher naïvement.
- Prose vs vers : une mise en vers de 360 octosyllabes existe (attribution douteuse à Richard) ; la prose vive et ironique est un choix marquant à une époque qui privilégie le vers.
- Attributions : distinguer les œuvres sûres (le Consaus d’Amour est probable) des attributions écartées — « on ne prête qu’aux riches ».
- Anachronisme à éviter : ne pas faire de Richard un « humaniste » au sens philologique (le terme ne vaut vraiment qu’à partir de Pétrarque).
À retenir
Le Bestiaire d’Amour est un dit allégorique en prose où tout le savoir animalier du XIIIᵉ siècle est détourné en art de séduire. Œuvre brève, éclatée et inclassable, elle se lit comme un carrefour des genres et des savoirs médiévaux. Son geste décisif : la manipulation de l’allégorie (du Physiologus moralisant vers l’allégorie profane), et l’ajout de la Response qui fait basculer le texte dans le dialogue et pose, entre idéalisation et misogynie, la question du « (mas)sacre de la femme ».