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Les Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour (Hélisenne de Crenne)

Littérature → XVIᵉ siècle → le premier roman sentimental français original — écrit, signé et mis en scène par une femme. Au programme de l'agrégation de Lettres 2025 (analyse : Christine de Buzon).

Littérature → XVIᵉ siècle → le premier roman sentimental français original — écrit, signé et mis en scène par une femme. Au programme de l’agrégation de Lettres 2025 (analyse : Christine de Buzon).

Fiche d’identité

  • Auteur : Hélisenne de Crenne, pseudonyme de Marguerite Briet (dame picarde). Hélisenne est aussi le prénom de l’héroïne-narratrice — d’où le piège autobiographique.
  • Date / éditeur : 1538, Paris, Denis Janot. Roman inscrit pour la première fois au programme de l’agrégation.
  • Genre : roman sentimental de la Renaissance, l’un des rares originaux (ni traduction ni remaniement) — un « roman humaniste » au sens de Pascale Mounier. Exactement contemporain de Pantagruel et Gargantua de Rabelais.
  • Une œuvre en série : première des trois œuvres personnelles signées Hélisenne, réunies en 1543 sous le titre Œuvres (avec les Épîtres familières et invectives, 1539, et le Songe, 1540) ; suivra sa traduction partielle de l’Énéide (1541).
  • Édition de référence du concours : Hélisenne de Crenne, Les Angoisses douloureuses qui procèdent d’amour, éd. de Jean-Philippe Beaulieu, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2005 (fondée sur l’édition de 1543, orthographe modernisée).
  • Contexte : le « beau XVIᵉ siècle » de François Iᵉʳ, mais aussi la censure (affaire des Placards, 1534) — le roman, prudent en matière de religion, y échappe.

L’œuvre (contenu / dispositif)

  • Une histoire d’amour jusqu’à la mort : Hélisenne, mariée à onze ans, tombe amoureuse de Guénélic ; obstacles, mari jaloux, échanges de lettres, enfermement dans une tour ; les deux amants meurent à la fin.
  • Un roman en trois parties, à narration déléguée (dispositif clé) :
    1. Première partie — Hélisenne narratrice de sa propre passion douloureuse (registre de la plainte, lettres).
    2. Deuxième et troisième parties — elle parle « en la personne de » Guénélic : reprise du schéma du roman de chevalerie (quête, tournois, faits d’armes, pérégrinations).
    3. Clôture — Quézinstra, l’ami de Guénélic, prend le relais dans l’« Ample narration » finale et découvre le petit livre près du corps d’Hélisenne : la naissance du livre est inscrite dans la diégèse.
  • La « marqueterie » : le texte assemble des emprunts multiples à des traductions françaises récentes d’œuvres étrangères — la Fiammetta de Boccace, Le Pérégrin de Caviceo, La Deplourable Fin de Flamete de Juan de Flores — et des transferts de la culture antique (mythologie profane, Didon citée sept fois, en amont de sa traduction de l’Énéide).
  • La langue « crennoise » : style savant et orné — latinismes (empruntés non à l’italien mais à ses traductions françaises), binôme synonymique (« acerbe et cruel »), hyperbole, accumulation de subordonnées, rejet du verbe en fin de phrase. Une création artificielle (comme la langue de Rabelais selon M. Huchon), jugée datée dès 1551 et modernisée par Claude Colet.

Enjeux & axes d’analyse

Christine de Buzon organise l’étude en trois temps.

  • I. Contexte, éditions et histoire du texte. La vogue des romans d’amour dès 1525 (traductions espagnoles et italiennes imitées de Boccace) ; la critique morale du genre « roman » (mot alors péjoratif) et l’effort pour le légitimer. Surtout : une riche histoire éditoriale — princeps de 1538 (Janot), réédition lyonnaise ~1539 (Denis de Harsy) qui ajoute le chapitrage et des titres de chapitres orientant la lecture, puis les Œuvres de 1543. La génétique éditoriale est possible faute de manuscrit conservé. Question de l’auteur : Marguerite Briet / Hélisenne de Crenne, prénom romanesque et signature féminine.
  • II. La narration. La tripartition avec délégation du récit : maîtrise de la composition, effets de symétrie entre les souffrances des deux amants. La mise en abyme de la fabrication du livre (« comment et pourquoi il s’est écrit », puis fut proposé à la publication) — dimension métatextuelle rare.
  • III. Les personnages. Le roman figure une société humaine hiérarchisée mise en contraste, dans les dernières pages, avec la société des dieux. Galerie : les figures religieuses (le dévot du monastère, l’ermite de la forêt, le religieux de l’île — une par partie) ; Guénélic ; le mari et sa sœur ; Quézinstra, « l’ami par excellence » ; plusieurs rois.
  • Un enjeu transversal : la prise de parole publique d’une autrice et la construction de son autorité (dédicaces, adresse explicite au lectorat féminin — « mesdames bénévoles » —, stratégies éditoriales et auctoriales). Terrain privilégié des gender studies.

⚠️ Difficultés & points de vigilance (pour l’agrég)

  • Le piège autobiographique (l’écueil n°1) : malgré le « je » et le prénom partagé avec l’héroïne, ce n’est pas une autobiographie. La confusion est ancienne — le chapitrage de Harsy oriente vers une lecture d’« adultère réel ». Distinguer autrice (Marguerite Briet) et personnage (Hélisenne).
  • L’éloignement du texte : syntaxe, vocabulaire « crennois », références mythologiques médiates (un Ovide « tel qu’il a été lu et interprété au XVIᵉ siècle », via les traductions). La modernisation de l’édition ne masque pas ce caractère « lointain ».
  • La question générique : le mot « roman » et sa mauvaise réputation ; situer l’œuvre parmi les romans originaux (Rabelais, des Autels, Aneau) face à la masse des traductions/rééditions.
  • La « marqueterie » : mesurer la part d’emprunt sans y voir un défaut — c’est un mode de composition humaniste (transfert, amplification).
  • La prudence religieuse : la prière liminaire, la scène de repentir et de conversion finale — ni naïveté dévote ni cynisme, mais stratégie de survie face à la censure.
  • La variabilité des éditions : savoir de quelle version on parle (destinataires, titres, chapitrage) — la génétique éditoriale est un axe de questions attendu.

À retenir

Les Angoisses douloureuses est le premier roman sentimental français original, signé par une femme sous le double nom Hélisenne de Crenne / Marguerite Briet. Son dispositif décisif : une narration tripartite déléguée (l’héroïne, puis « en la personne de » Guénélic, puis Quézinstra) et la mise en abyme de la naissance du livre. Œuvre de « marqueterie » humaniste à la langue « crennoise » ornée, elle pose les grandes questions du concours : le statut du roman naissant, l’autorité auctoriale féminine et le lectorat de dames, contre le contresens tenace de la lecture autobiographique.

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