Psychologie des addictions → Tribune critique → Non, l’usage intensif d’un chatbot n’est pas (encore) une addiction.
Référence : V. Ciudad-Fernández, C. von Hammerstein, J. Billieux, « People are not becoming “AIholic”: Questioning the “ChatGPT addiction” construct », Addictive Behaviors, 166 (2025), 108325. DOI : 10.1016/j.addbeh.2025.108325. (Article en accès libre, CC BY.)
Le PDF fourni contient un seul article (une tribune/commentaire de 4 pages), pas un recueil — d’où une seule fiche.
La thèse
Face à la mode savante d’une « addiction à ChatGPT » (parfois appelée « AIholic »), les auteurs mettent en garde : rien ne prouve aujourd’hui qu’un usage intensif ou habituel des chatbots d’IA soit une addiction. Étiqueter ainsi un comportement banal relève d’une (sur)pathologisation — avec des risques concrets : stigmatiser les usagers, proposer des traitements inutiles, et sur-réguler des outils par ailleurs très utiles.
L’argument (la logique de la démonstration)
- Une vieille « panique morale » : chaque nouvelle technologie a suscité la même peur et le même réflexe de la médicaliser — « addiction » à la radio (1935), à la télévision, à Internet (Young, 1998), aux réseaux sociaux, aux selfies… « ChatGPT » n’est que le dernier avatar (voir La Télévision, Les Critiques de l’IA — Panorama).
- Des échelles bâties « en cercle » : au moins 4 échelles d’« addiction à l’IA » ont été créées (PUCAI-6, PCUS-11, GAA-3, AICD). Toutes recyclent les items d’échelles d’addiction préexistantes (réseaux sociaux, jeu vidéo), elles-mêmes dérivées des critères du trouble de l’usage de substances. On présuppose donc l’addiction au lieu de la démontrer (raisonnement confirmatoire).
- Des critères non validés : ces échelles mesurent « tolérance », « sevrage », « saillance cognitive »… or ces notions, importées des drogues, n’ont jamais été étudiées empiriquement pour les chatbots, et sont déjà contestées pour le jeu ou les réseaux sociaux (Starcevic).
- Le critère qui manque : l’atteinte fonctionnelle : pour parler d’addiction (cadres de l’ICD-11, Billieux, Brand, Kardefelt-Winther), il faut des preuves solides de conséquences négatives, de perte de contrôle, de détresse et surtout d’une altération du fonctionnement cliniquement significative. Les études actuelles n’en fournissent pas.
- Des corrélations trompeuses : les liens rapportés (avec la dépression, l’anxiété sociale, la solitude…) sont faibles et parfois artificiels — certaines échelles contiennent des items d’affect négatif (anxiété, irritabilité) qui gonflent mécaniquement la corrélation avec la dépression. D’autres associations (« flow », attachement à l’IA) reflètent sans doute un usage normal et adaptatif.
- Preuves anecdotiques : les cas « alarmants » cités par la littérature reposent souvent sur des verbatims vagues (« c’est comme mon meilleur ami », « je me sentirais vide sans »).
La conclusion (nuancée)
Les auteurs ne disent pas qu’une addiction aux chatbots est impossible — mais que les preuves actuelles sont très faibles. L’usage problématique de la technologie est un enjeu de santé publique réel (OMS, 2015) ; mais la (sur)pathologisation d’un usage intense mène à la stigmatisation, aux traitements inappropriés et à une régulation excessive d’outils bénéfiques quand ils sont utilisés « de façon consciente et régulée ».
Pourquoi cette fiche est utile (au-delà du sujet)
C’est un modèle d’esprit critique appliqué à la psychologie : elle montre comment un construit (« l’addiction à X ») peut être fabriqué par un instrument mal conçu (une échelle qui présuppose ce qu’elle prétend mesurer) — exactement les pièges vus pour le Test de Rorschach, les tests de QI ou l’échelle de Holmes et Rahe. Rappel de méthode : corrélation ≠ pathologie, et un test n’est valide que si son construit l’est.
À retenir
Il n’y a pas de preuve solide d’une « addiction à ChatGPT ». Les échelles existantes recyclent en cercle des critères de l’addiction aux substances, sans démontrer le critère décisif — l’altération fonctionnelle. Parler d’« AIholic » relève de la panique morale et de la surpathologisation. Bon réflexe : distinguer usage intense (souvent adaptatif) et trouble (rare, à prouver).
Auteur-clé : Joël Billieux (Lausanne), figure de la critique de la « pathologisation du quotidien » (déjà sur le jeu vidéo et les réseaux). Note d’intégrité : il est editorial board member de la revue, mais non impliqué dans le processus éditorial de cet article (déclaré).
Concepts / fiches liés
- Les Critiques de l’IA — Panorama · La Télévision (paniques morales technologiques récurrentes)
- Les Paris Sportifs (vraie addiction comportementale, par contraste — les critères y sont réunis)
- Politiser la Psychiatrie — Antipsychiatrie (médicalisation du normal) · Test de Rorschach · L’Échelle de Holmes et Rahe (validité d’un instrument)
- L’Esprit Critique · Biais Cognitifs (corrélation ≠ causalité, construit présupposé) · Ch14 — Les Troubles Psychologiques
Index
Source : Ciudad-Fernández, von Hammerstein & Billieux, Addictive Behaviors 166 (2025), 108325 — fiche de lecture du PDF fourni.
À lire ensuite
- L'Esprit Critique Philosophie
- Les Biais Cognitifs : Économie Attentionnelle Psychologie
- Psychologie Psychologie
- La Télévision Sociologie
- Les Critiques de l'IA — Panorama Informatique & IA
- Politiser la Psychiatrie — Antipsychiatrie Psychologie
- Les Paris Sportifs Sciences du Sport
- Ch14 — Les Troubles Psychologiques Psychologie
- Les Tests de QI : Mesurer l'Intelligence Psychologie
- Test de Rorschach Psychologie
Fiches qui citent celle-ci (1)
- IA Informatique & IA