Économie → et si tout ce que compte le PIB laissait de côté la moitié du travail réellement accompli ?
L’essentiel
L’économie féministe est un courant hétérodoxe, structuré des années 1970 aux années 1990, qui met au jour les angles morts genrés de la discipline. Son point de départ : l’économie officielle ne compte que ce qui passe par le marché, et ignore massivement le travail domestique et de care — soin des enfants, des malades, des personnes âgées, entretien du foyer — gratuit et effectué en majorité par des femmes. Ce travail invisible n’apparaît nulle part dans le PIB, alors qu’il conditionne l’existence même de la sphère marchande. Au-delà de la comptabilité, le courant interroge les présupposés de la théorie : la neutralité supposée de l’homo œconomicus, l’universalité des modèles, la hiérarchie implicite entre production (valorisée) et reproduction (effacée).
Idées-clés
- Le PIB aveugle au travail non rémunéré : Marilyn Waring (If Women Counted, 1988) dénonce des systèmes de comptabilité nationale qui valorisent la production marchande et effacent le travail des femmes.
- L’économie du care : Nancy Folbre et Julie Nelson théorisent le travail de soin comme activité économique à part entière, structurante et pourtant systématiquement dévalorisée.
- La reproduction sociale : Diane Elson et d’autres montrent que la sphère marchande repose sur une sphère reproductive (élever, nourrir, soigner) qui reconstitue chaque jour la force de travail.
- La critique de l’homo œconomicus : l’agent rationnel, autonome et sans attaches serait un modèle implicitement masculin, qui occulte l’interdépendance et la vulnérabilité humaines.
- La fausse neutralité des modèles : Julie Nelson soutient que les catégories et les méthodes de la discipline portent un biais de genre rarement questionné.
- Des propositions concrètes : comptabiliser le travail non rémunéré (comptes satellites, enquêtes emploi du temps), reconnaître et redistribuer le care, réformer les indicateurs de richesse.
Dimension historique / postérité
Les racines remontent aux débats marxistes-féministes des années 1970 sur le travail domestique (« qui produit la valeur ? »), avant que le courant ne s’autonomise. Son institutionnalisation date de la fondation de l’International Association for Feminist Economics (IAFFE, 1992) et de la revue Feminist Economics (1995). L’ouvrage de Waring (1988) a directement pesé sur la statistique publique : l’ONU recommande depuis les années 1990 de mesurer le travail non rémunéré via des enquêtes emploi du temps et des comptes satellites. Le courant irrigue aujourd’hui les débats sur les indicateurs alternatifs au PIB, sur les politiques de la petite enfance et sur la « crise du care ».
⚠️ Esprit critique
- Le défi de la mesure : évaluer monétairement le travail domestique se heurte à des choix méthodologiques contestés (coût de remplacement ? coût d’opportunité ?) et au risque de tout ramener à un prix.
- L’articulation avec le mainstream : le courant hésite entre réformer la discipline de l’intérieur et la refonder, ce qui fragilise son unité et sa portée institutionnelle.
- Force réelle : il a rendu visible une part immense de l’activité humaine et rappelé qu’aucune économie ne fonctionne sans le travail gratuit qui la soutient.
À retenir
L’économie féministe (années 1970-1990 ; Waring If Women Counted 1988, Folbre, Elson, Nelson) montre que le PIB ignore le travail domestique et de care — gratuit et majoritairement féminin — et dénonce le biais de genre de l’homo œconomicus et des modèles prétendus neutres. Elle théorise la reproduction sociale et l’économie du care, et propose de comptabiliser le travail non rémunéré. Limites : difficultés de mesure et articulation incertaine avec le courant dominant.