L'Encyclopédie
Accueil · Philosophie · Concepts

Chamayou — Théorie du Drone

Philosophie politique → Quand tuer ne coûte plus rien : la guerre devient chasse à l'homme — Grégoire Chamayou, philosophe (CNRS), publie Théorie du drone (La Fabrique, 2013, 363 p.).

Philosophie politique → Quand tuer ne coûte plus rien : la guerre devient chasse à l’homme


L’essentiel

Grégoire Chamayou, philosophe (CNRS), publie Théorie du drone (La Fabrique, 2013, 363 p.). Le livre prolonge Les Chasses à l’homme (2010), « fragment de la longue histoire de la violence des dominants », et précède La Société ingouvernable (2018). Son objet n’est pas la technique : c’est le type de pouvoir que le drone rend possible.

La formule qui résume tout : le drone permet de voir sans être vu, toucher sans être touché, ôter la vie sans jamais risquer la sienne.

Les thèses majeures

1. La guerre devient une chasse. Le drone n’est pas une arme de combat, c’est une technique de traque. On passe du paradigme du duel (deux adversaires exposés) à un paradigme cynégétique (chasseur / gibier). « La guerre impériale devient chasse au criminel. » L’ennemi n’est plus un combattant à affronter : c’est une proie à localiser.

2. La rupture de la réciprocité (la fin du duel clausewitzien). Clausewitz définissait la guerre comme un duel. Or le droit de tuer, moralement, s’adossait à l’exposition à la mort : je peux tuer parce que je peux être tué. Chamayou reprend Michael Walzer (à propos du Kosovo, 1999) : « qui tue doit être prêt à mourir ». Le drone institue une violence absolument unilatérale — et donc, selon lui, un meurtre plutôt qu’un combat. Les opérateurs deviennent des « exécuteurs ».

3. La nécro-éthique. Le cœur polémique du livre. Chamayou dénonce les philosophes qui, « dans le petit champ de l’éthique militaire », présentent le drone comme une « arme humanitaire » (plus précise, moins de dommages collatéraux). Il nomme nécro-éthique cette éthique enrôlée pour justifier le meurtre ciblé : « Quand l’éthique est enrôlée dans l’effort de guerre, la philosophie devient un champ de bataille. » Son argument : comment un engin sans humain à bord (unmanned) pourrait-il être la plus humaine des armes ?

4. L’épistémologie du soupçon (les signature strikes). Sa critique la plus solide, et la plus reprise. On distingue :

  • les personality strikes : frapper un individu identifié, connu par son nom ;
  • les signature strikes : frapper sur la base d’un comportement, d’un « profil de vie » (pattern of life) jugé suspect.

Chamayou : on passe « d’une épistémologie du constat manifeste, du jugement de fait, à une épistémologie du soupçon ». On ne tue plus quelqu’un parce qu’il est coupable, mais parce qu’il ressemble à un coupable. Exemples réels : le 14 janvier 2010, un groupe de 17 hommes est frappé parce qu’on les a vus s’entraîner, faire des pompes et courir ; le 23 mars 2010, un homme est tué parce qu’il avait rencontré deux fois des gens dans sa voiture et changé trois fois de véhicule. La statistique remplace la preuve.

5. La corruption de l’éthos guerrier. L’éthique militaire du courage et du sacrifice se convertit en éthique de l’autopréservation. Le drone dissout la figure du soldat — reste l’opérateur.

6. L’effet politique : la guerre sans frein. Ce qui retient une démocratie de faire la guerre, ce sont ses propres morts. Une guerre sans pertes de notre côté est une guerre sans coût politique — donc sans débat, sans limite, potentiellement sans fin. Le drone rend la violence d’État indolore pour celui qui l’exerce.

Le contradicteur (indispensable ici)

Le livre est explicitement militant — Chamayou l’assume : son objectif est « de fournir, à celles et à ceux qui voudront s’opposer à la politique dont le drone est l’instrument, des outils discursifs pour le faire ». Il parle d’« armes d’un terrorisme d’État ». D’où de vives critiques, notamment celle de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (La Vie des idées, 2013) :

  • Erreur de cible. Ce n’est pas une théorie du drone, mais une critique de la politique américaine d’élimination ciblée (CIA au Pakistan, Yémen, Somalie), dont le drone n’est qu’un moyen. « C’est un peu comme intituler Théorie de l’ordinateur un livre sur les cyberattaques russes. » On peut poursuivre la même fin avec d’autres moyens (missile, commando, sniper) — et le même moyen pour d’autres fins. Quantitativement, les missions de surveillance restent très majoritaires.
  • Le sophisme de l’homonymie. Chamayou joue sur deux sens du mot « humain » : human (appartenir à l’espèce) et humane (humanitaire). Qu’il n’y ait personne à bord ne dit rien du caractère humanitaire de l’arme — la ligne 14 du métro n’est pas « inhumaine » parce qu’elle est sans conducteur. (Et le drone n’est pas « sans homme » : une orbite de 4 Reaper mobilise ~160 personnes au sol.)
  • La comparaison pertinente. Chamayou compare le rayon létal d’un missile Hellfire (15-20 m) à celui d’une grenade (3 m) pour conclure à l’imprécision. Mais si le drone n’existait pas, l’alternative ne serait pas le fantassin à la grenade : ce serait le missile Tomahawk (~30 m) ou la bombe GBU-12 (souffle ~200 m). Comparé à ses vraies alternatives, le drone est plus précis.
  • Le drone produit du savoir. Contrairement à la guillotine (à laquelle Chamayou le compare), le drone participe à l’identification de la cible : il réunit le capteur et l’effecteur, jadis séparés.
  • Une nostalgie du duel ? Reprocher au drone de corrompre les « vertus guerrières » revient à regretter le temps où l’on mourait au combat — et à confondre autopréservation et lâcheté.

Le test de la réalité : l’Ukraine renverse le tableau

Le point aveugle le plus intéressant, treize ans après. Chamayou pense le drone comme monopole du fort : l’arme d’un empire qui traque des faibles sans jamais s’exposer. Or depuis 2022, le drone est devenu l’arme du faible contre le fort — un FPV à 400 $ détruit un char à plusieurs millions ; les drones causeraient l’écrasante majorité des pertes sur le front (voir Le Drone).

Conséquences pour la thèse : la réciprocité revient (les opérateurs de drones sont eux-mêmes chassés par des drones ; le duel renaît, mais comme duel de machines), et l’asymétrie s’inverse. Ce qui reste vrai, en revanche, et même renforcé : l’épistémologie du soupçon (le ciblage par profil, désormais assisté par IA), l’effacement de la frontière entre guerre et paix, et la question du frein — puisque tuer coûte désormais 400 dollars.

À retenir

Grégoire Chamayou, Théorie du drone (La Fabrique, 2013) : le drone permet de voir sans être vu, tuer sans risquer sa vie. Il fait passer la guerre du duel (Clausewitz : réciprocité du risque) à la chasse à l’homme — un pouvoir cynégétique. Il dénonce la nécro-éthique (l’éthique enrôlée pour légitimer l’assassinat ciblé comme « arme humanitaire ») et surtout les signature strikes : frapper un profil de vie et non une identité, soit le passage d’une épistémologie du fait à une épistémologie du soupçon. Effet politique majeur : une guerre sans morts de notre côté est une guerre sans frein démocratique. Limites : livre militant, qui vise en réalité la politique américaine d’élimination ciblée plus que le drone lui-même, et que l’Ukraine dément partiellement — le drone y est devenu l’arme du faible.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (2)