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Émerveillement

Philosophie → Métaphysique & Esthétique → Concept transversal — L'émerveillement — l'étonnement devant ce qui est — est présenté par toute la tradition comme l'origine même de la pensée : on ne…

Philosophie → Métaphysique & Esthétique → Concept transversal


Enjeu global L’émerveillement — l’étonnement devant ce qui est — est présenté par toute la tradition comme l’origine même de la pensée : on ne philosophe que parce qu’on s’étonne. Mais l’enjeu est ambivalent : l’émerveillement est-il un savoir naissant (la question qui ouvre l’enquête) ou un état d’ignorance qui se complaît dans le merveilleux et refuse l’explication ? Entre l’éveil de l’esprit et l’endormissement crédule, le concept tranche le rapport de l’homme au réel.

Histoire du concept

Antiquité — l’étonnement, origine de la philosophie Platon (Théétète, IVe s. av. J.-C.) : “c’est bien d’un philosophe, ce sentiment : s’étonner (thaumazein). La philosophie n’a pas d’autre origine.” Aristote (Métaphysique, A, 2) reprend : les hommes ont commencé à philosopher sous l’effet de l’étonnement. Contesté par les Stoïciens et Épicure (lettre à Hérodote), pour qui le but est au contraire le nil admirari — ne s’étonner de rien, car l’ataraxie (la tranquillité de l’âme) suppose de dissiper l’émerveillement par la connaissance des causes naturelles.

Modernité — la curiosité réhabilitée ou suspectée

  • Descartes (Les Passions de l’âme, 1649) : l’admiration est “la première de toutes les passions”, utile car elle fait apprendre — mais l’excès d’étonnement (l’“étonnement” figé) est un défaut qui paralyse. Contesté par Spinoza (Éthique, 1677) qui refuse à l’admiration le statut de passion véritable : s’étonner, c’est seulement ne pas relier une chose aux autres ; c’est un défaut de connaissance, non une vertu.
  • L’âge des Lumières fait de la curiosité un moteur du progrès. Contesté par la tradition augustinienne (la curiositas comme péché, désir vain de voir) qui survit jusqu’à Heidegger (Être et Temps, 1927), où la “curiosité” (Neugier) est un mode inauthentique de la dispersion.

Thèses principales

1. L’émerveillement est le commencement du savoir (Platon, Aristote) S’étonner, c’est reconnaître qu’on ne sait pas — donc vouloir savoir.

  • Exemple : l’enfant qui demande “pourquoi le ciel est bleu ?” incarne le thaumazein originaire ; la science de Newton naît du même étonnement devant la chute des corps (1687).
  • Contradicteur : Bachelard (La Formation de l’esprit scientifique, 1938) — l’émerveillement spontané est plutôt un obstacle épistémologique : la science avance contre l’expérience première et ses séductions, pas grâce à elles.

2. L’émerveillement est un défaut de connaissance à dépasser (Spinoza, Épicure) On ne s’émerveille que de ce qu’on ne comprend pas encore.

  • Exemple : l’éclipse émerveille et terrifie tant qu’on ignore l’astronomie ; expliquée, elle cesse de produire le merveilleux. Le nil admirari d’Horace (Épîtres, I, 6, vers 20 av. J.-C.) en fait une sagesse.
  • Contradicteur : pour Rachel Carson ou les philosophes de l’émerveillement contemporains, comprendre n’éteint pas l’émerveillement mais l’approfondit — le biologiste qui connaît la cellule s’émerveille davantage, non moins.

Application : l’émerveillement au cinéma Le sense of wonder spielbergien (le regard de l’enfant, E.T., 1982) est une mise en scène de l’étonnement comme ouverture — voir Spielberg — Le Cinéma de l’Émerveillement et de la Mémoire. Il se distingue du Sublime : l’émerveillement est doux et accueillant, le sublime écrase. Contradicteur : une lecture critique (Cahiers du cinéma, années 1980) y voit une infantilisation du spectateur, un refus de l’âge adulte de la pensée.

Nuance critique L’émerveillement est politiquement neutre en apparence, mais l’industrie du divertissement le fabrique et l’exploite (le “merveilleux” hollywoodien, la wonder comme produit). La frontière entre l’émerveillement qui éveille et celui qui anesthésie reste l’enjeu central — la même tension que pour le Sublime et la représentation de la Violence.

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