alliknow
Accueil · Politique · Concepts

Les Internationales ouvrières — courants et débats internes

Politique → Mouvement ouvrier → Non pas « une » gauche unie, mais un champ de bataille d'idées. Qui a proposé quoi — et contre qui. 👉 Panorama de base : L'Internationale (Mouvement Ouvrier).

Politique → Mouvement ouvrier → Non pas « une » gauche unie, mais un champ de bataille d’idées. Qui a proposé quoi — et contre qui.

👉 Panorama de base : L’Internationale (Mouvement Ouvrier). Cette fiche creuse les courants et les débats internes.

Les Internationales successives (y compris les oubliées)

  • Iʳᵉ — AIT (Association internationale des travailleurs, 1864-1876) : creuset de tous les courants ; éclate sur le conflit Marx / Bakounine (congrès de La Haye, 1872) puis s’éteint.
  • IIᵉ — Internationale socialiste (1889-1916) : partis de masse social-démocrates ; crée le 1ᵉʳ Mai. S’effondre en 1914 (vote des crédits de guerre).
  • « IIᵉ½ » — Union de Vienne (1921-1923) : les centristes (austro-marxistes) tentent un pont entre réformistes et communistes ; échoue et refusionne avec les réformistes.
  • IOS — Internationale ouvrière socialiste (1923-1940) : la IIᵉ reconstituée (social-démocratie réformiste), rivale du Komintern.
  • IIIᵉ — Komintern (Internationale communiste, 1919-1943) : fondée par Lénine, 21 conditions d’adhésion, direction depuis Moscou ; stalinisée puis dissoute.
  • IVᵉ — Internationale trotskiste (1938-…) : fondée par Trotski contre le stalinisme ; multiples scissions.
  • Internationale socialiste (1951-…) : la social-démocratie de l’après-guerre (héritière de l’IOS), toujours active.
  • Galaxie révolutionnaire : nébuleuses trotskistes et maoïstes rivales, plus le courant conseilliste/ultra-gauche hostile à toute Internationale-parti (cf. Les Conseils ouvriers (conseillisme), La Communisation (communisme radical)).

⭐ Dans la Iʳᵉ Internationale : « ni Marx ni Bakounine »

On résume l’AIT au duel marxistes (socialisme par la conquête politique et la propriété collective) contre anarchistes-collectivistes de Bakounine (abolition immédiate de l’État). Mais plusieurs courants majeurs refusaient ces deux voies :

🔑 Les mutualistes proudhoniens (la majorité fondatrice, surtout française — Tolain, Fribourg). Fidèles à Proudhon : ni communisme d’État, ni insurrection. Ils proposent une transformation par l’économie — crédit gratuit et Banque du peuple, coopératives de production, mutualité, fédéralisme. Ils défendent la possession individuelle (contre la propriété collective de la terre), se méfient de l’État comme de la grève et de la politique électorale au début. Une troisième voie réformiste et associationniste.

🔑 Les blanquistes (autour d’Auguste Blanqui, puis Édouard Vaillant). Révolutionnaires insurrectionnels : la révolution est l’affaire d’une minorité déterminée et organisée qui prend le pouvoir par un coup de force, puis exerce une dictature révolutionnaire éducatrice le temps de transformer la société. Ni le parti de masse patient des marxistes, ni l’anti-étatisme anarchiste : un volontarisme de l’avant-garde et de l’État transitoire (idée qui influencera… le léninisme).

🔑 Les trade-unionistes britanniques (Odger, Applegarth, Cremer). Réformistes pragmatiques : priorité aux syndicats, à la hausse des salaires, au droit de grève, au suffrage et aux réformes légales. Pas de projet révolutionnaire ni de grand système — l’amélioration graduelle dans le cadre existant. Ils quitteront l’AIT après la Commune (jugée trop radicale).

🔑 Les lassalliens (courant allemand, disciples de Ferdinand Lassalle). Socialisme étatique et national : obtenir le suffrage universel puis une aide de l’État aux coopératives ouvrières ; théorie de la « loi d’airain des salaires ». Ils s’opposent aux marxistes d’Eisenach — querelle tranchée (à moitié) au congrès de Gotha (1875), que Marx fustige dans sa Critique du programme de Gotha.

🔑 Autres nuances : coopérateurs owéniens, positivistes, radicaux républicains — tous plus gradualistes ou associationnistes que révolutionnaires.

Les grands débats internes (transversaux)

  1. Réforme ou révolution : le révisionnisme de Bernstein (« le but n’est rien, le mouvement est tout », réformes graduelles) contre l’orthodoxie de Kautsky et la révolution de Rosa Luxemburg — le débat fondateur de la IIᵉ (cf. Réforme ou abolition — « tout ou rien » et le procès du proudhonisme).
  2. Nation contre classe : l’internationalisme survivra-t-il à la guerre ? Réponse en 1914 : non — les partis votent les crédits militaires. Débat sur le patriotisme, les colonies, l’autodétermination.
  3. Parti d’avant-garde contre spontanéité : le centralisme léniniste (Que faire ?) contre la spontanéité des masses (Luxemburg) et le fédéralisme anti-autoritaire (Bakounine) — question de l’organisation.
  4. État transitoire contre abolition immédiate : dictature du prolétariat (Marx, Lénine, Blanqui à sa façon) contre l’abolition de l’État sans transition (anarchistes) — le cœur du schisme de 1872.
  5. Parlementarisme contre action directe : participer aux élections et aux Parlements, ou miser sur la grève générale et le syndicalisme révolutionnaire (Sorel, la CGT des origines) ?
  6. Centralisme contre autonomie : direction unique (Moscou pour le Komintern, avec ses 21 conditions) contre l’autonomie des sections nationales.
  7. « Socialisme dans un seul pays » contre « révolution permanente » : Staline contre Trotski — la fracture qui donne naissance à la IVᵉ Internationale.

⚠️ Esprit critique

  1. L’internationalisme battu par la nation : la faillite de 1914 reste la grande leçon — la solidarité de classe a cédé devant le sentiment national.
  2. De l’émancipation à la domination : le Komintern, censé libérer, devient une courroie de la politique étrangère soviétique (revirements, purges, pacte germano-soviétique de 1939).
  3. Les « troisièmes voies » n’ont pas disparu : le mutualisme revit dans l’économie coopérative, les monnaies alternatives et l’autogestion ; le réformisme trade-unioniste a façonné l’État social ; le blanquisme préfigure le vanguardisme. Le clivage réforme / révolution structure encore toute la gauche.
  4. Prudence historiographique : ces « courants » sont des reconstructions commodes ; sur le terrain, les militants mêlaient les positions et les faisaient évoluer.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (2)