Psychologie → « Les mystères » : deux comportements universels qu’on peine à expliquer
Bloom range ce cours sous le titre des « mystères » : des phénomènes que tout le monde connaît intimement — on dort chaque nuit, on rêve, on rit — mais que la science peine encore à expliquer. Trois choses banales et pourtant profondément énigmatiques.
Le sommeil
Le sommeil est une motivation, pas une simple pause
On aurait tort de voir le sommeil comme un « éteignoir », un temps mort. C’est une motivation au même titre que la faim ou la soif : une pulsion qui monte, qu’on ne peut ignorer indéfiniment, et dont la privation devient une souffrance. La privation de sommeil est d’ailleurs une technique de torture classique. Surtout, le sommeil n’est pas optionnel : chez le rat, la privation totale et prolongée (expériences d’Allan Rechtschaffen, Chicago, années 1980) entraîne un effondrement de la régulation, des infections, puis la mort en quelques semaines. Chez l’humain, la maladie génétique de l’insomnie fatale familiale aboutit également au décès. On peut se passer de beaucoup de choses ; se passer entièrement de sommeil tue.
L’EEG et l’architecture de la nuit
C’est l’électroencéphalogramme (EEG), développé par Hans Berger dans les années 1920, qui a permis de « voir » le sommeil de l’intérieur en enregistrant l’activité électrique du cerveau. Il révèle que dormir n’est pas un état uniforme mais une succession de stades :
- Stade I : l’endormissement, sommeil très léger, sursauts hypniques.
- Stades II à IV : le sommeil s’approfondit ; apparaissent les ondes delta, lentes et amples, marque du sommeil profond (stades III-IV, dit sommeil à ondes lentes). C’est le sommeil dont on émerge groggy et désorienté.
- Puis, au lieu de se réveiller, le dormeur remonte vers un état paradoxal : le sommeil paradoxal (REM, pour Rapid Eye Movement), découvert par Aserinsky et Kleitman en 1953.
Le sommeil paradoxal porte bien son nom. À l’EEG, le cerveau semble presque éveillé, très actif ; les yeux bougent rapidement sous les paupières ; on observe des érections (chez l’homme) ; et pourtant le corps est paralysé (atonie musculaire), comme si le cerveau se coupait des muscles pour ne pas « jouer » ses rêves. Car c’est là, principalement, que se déroulent les rêves narratifs. Au cours d’une nuit, on enchaîne 4 à 5 cycles complets (chacun ~90 minutes), la part de REM s’allongeant vers le matin.
Deux grands types, et la question du « pourquoi »
On distingue donc deux régimes : le sommeil lent (profond, à ondes delta), associé à la récupération physique, et le sommeil paradoxal (REM), associé aux rêves et à la consolidation mentale.
Pourquoi dormons-nous ? Bloom présente honnêtement deux familles d’hypothèses, non exclusives :
- La restauration. Le sommeil sert à réparer et régénérer l’organisme. C’est pendant le sommeil profond que se libère l’hormone de croissance, que le système immunitaire se renforce, que le cerveau fait le ménage métabolique. La privation de sommeil dégrade l’immunité, l’humeur, la mémoire et l’attention.
- La conservation d’énergie et la sécurité. Point de vue évolutionniste : dormir la nuit économise de l’énergie et maintient l’animal immobile et caché au moment où il serait le plus vulnérable (mauvaise vision nocturne, prédateurs). Rester tranquille dans un abri sombre est parfois la meilleure stratégie de survie.
Quand le sommeil déraille
Bloom mentionne les troubles et les effets secondaires curieux de certains somnifères. L’Ambien (zolpidem) est célèbre pour ses épisodes de comportements complexes accomplis en dormant : des gens mangent, conduisent, envoient des messages ou cuisinent la nuit, sans le moindre souvenir au réveil. Preuve que les frontières entre veille et sommeil sont poreuses, et que le cerveau peut piloter des actions complexes hors de toute conscience.
Les rêves
De vieilles questions philosophiques
Le rêve fascine les philosophes depuis toujours parce qu’il fissure notre certitude d’être en contact avec le réel. Descartes, dans les Méditations métaphysiques (1641), pose l’argument du rêve : puisque mes rêves me semblent réels pendant que je dors, comment être certain, à cet instant même, que je ne rêve pas ? La question traverse toute la culture, du papillon de Tchouang-tseu jusqu’à The Matrix (1999) et son « suis-je en train de rêver ? ».
Autre question, morale cette fois, posée par saint Augustin : « peut-on pécher en rêve ? » Est-on responsable de ce qu’on fait ou désire en dormant, alors qu’on ne le contrôle pas ? La réponse intuitive est non — sauf, cas limite, dans les rêves lucides où le dormeur sait qu’il rêve et peut orienter l’action.
Vrai rêve contre « pensée de sommeil »
Bloom distingue soigneusement le vrai rêve — bizarre, visuel, narratif, avec cette logique flottante où les lieux et les gens se métamorphosent — de la simple « pensée de sommeil » (sleep thought) : ces ruminations plates et réalistes du type « ai-je bien sorti la poubelle ? », « il faut que je rappelle untel ». Les deux ne se produisent pas aux mêmes moments de la nuit et n’ont pas la même texture.
Tout le monde rêve (et oublie)
Fait établi : tout le monde rêve, en moyenne 3 à 5 fois par nuit (à chaque phase REM). Ceux qui « ne rêvent jamais » ne font que ne pas s’en souvenir — car les souvenirs de rêve s’effacent extrêmement vite au réveil, en quelques minutes. D’où la technique du journal de rêves noté immédiatement au réveil, seul moyen d’en retenir le contenu.
Que rêve-t-on ? Ce que disent les banques de rêves
Grâce aux grandes collections comme la DreamBank (Calvin Hall et William Domhoff), on connaît statistiquement le contenu des rêves. Il est majoritairement négatif : anxiété, poursuite, échec, conflit dominent largement les rêves agréables. Des variations nettes apparaissent : plus d’agressivité dans les rêves des hommes que des femmes ; davantage dans les sociétés traditionnelles que industrielles ; davantage chez les Américains que chez les Européens. Environ 10 % seulement des rêves ont un contenu sexuel (bien moins que ne le laissait entendre Freud). Et les scénarios les plus universellement fréquents sont toujours les mêmes : être poursuivi, tomber, et voler.
À quoi servent les rêves ?
Deux grandes thèses s’affrontent, et Bloom tranche prudemment.
- La thèse freudienne (rêve = accomplissement déguisé d’un désir refoulé, avec contenu « manifeste » masquant un contenu « latent ») est historiquement décisive mais empiriquement peu soutenue : elle est trop souple, infalsifiable, et ne colle pas au caractère massivement négatif et banal des rêves réels.
- L’hypothèse dominante aujourd’hui rattache le rêve à la consolidation de la mémoire. Pendant le sommeil, le cerveau rejoue et réorganise les traces de la journée pour les stabiliser (métaphore de Bloom : le cerveau « fait sa sauvegarde »). Les rêves seraient largement un sous-produit de cette maintenance nocturne : des bribes réactivées que le cerveau, machine à raconter, tisse en récit au moment où la conscience remonte. Le rêve ne serait alors pas tant un message codé qu’un effet de bord du travail de la mémoire. (Nuance : la question reste ouverte ; d’autres modèles, comme la théorie de la « simulation de la menace », voient dans les rêves d’être poursuivi un entraînement évolutif à affronter le danger.)
⚠️ Le rire (un vrai mystère)
La théorie évidente… qui est fausse
La définition qui vient spontanément — « on rit d’une incongruité non menaçante » (une chute inattendue mais inoffensive) — est le point de départ classique (théorie de l’incongruité, Kant, Schopenhauer). Bloom montre qu’elle est insuffisante, voire fausse. Elle n’explique ni le bruit si particulier du rire (pourquoi un signal sonore ?), ni le fait, massif, que la plupart des rires ne répondent à aucune blague ni à aucune incongruité.
Provine : observer le rire au lieu de le théoriser
Le tournant vient du neuroscientifique Robert Provine, qui eut l’idée simple et féconde d’aller observer les gens rire dans la vie réelle (rues, cafés, campus) au lieu de spéculer en laboratoire. Ses constats bousculent tout : l’immense majorité du rire n’est pas provoquée par de l’humour. Les phrases qui déclenchent le rire sont, le plus souvent, d’une platitude totale : « Tu étais où ? », « Je te vois plus tard ! », « Il faut que j’y aille ». D’où la thèse centrale de Provine : il faut dissocier le rire et l’humour. Le rire est d’abord un phénomène social, pas une réaction esthétique à une bonne plaisanterie. Provine note aussi que c’est celui qui parle qui rit le plus souvent, pas celui qui écoute.
Les faits que toute théorie doit expliquer
- Le rire est universel (toutes les cultures) et précoce : le bébé rit dès quelques mois, avant même de parler, et même l’enfant sourd-aveugle rit.
- Il est sonore, donc fait pour être entendu — c’est un signal social et communicatif, pas un état interne privé.
- Il est contagieux : d’où l’efficacité (et l’existence même) des rires enregistrés des sitcoms.
- Il a des racines chez les autres primates : chimpanzés et grands singes émettent un halètement « de rire » dans deux contextes très parlants — le jeu de bagarre (attaque simulée) et les chatouilles.
La théorie : agression simulée et solidarité de groupe
De ces faits, Bloom tire une hypothèse : le rire serait à l’origine un signal d’agression simulée et un ciment de solidarité de groupe. On rit ensemble et souvent contre quelqu’un ou quelque chose ; le rire dit « ceci est un jeu, une fausse menace », et scelle l’appartenance au groupe. Platon déjà liait le rire au sentiment de supériorité et à la moquerie. L’humoriste Dave Barry blague qu’on ne dira jamais rien de drôle sans une pointe d’agression. Mel Brooks résume l’ambivalence : « La tragédie, c’est quand je me coupe le doigt ; la comédie, c’est quand toi, tu tombes dans un égout à ciel ouvert et que tu meurs. » Le malheur d’autrui, à distance de sécurité, est comique.
Les ingrédients de l’humour
Bloom propose une petite recette de ce qui fait rire, cohérente avec ce qui précède :
- une cible (quelqu’un ou quelque chose) qui subit un dommage ou une déchéance ;
- mais un dommage pas trop grave — sinon la peur ou la pitié écrasent le comique (le curseur de Mel Brooks) ;
- une part de surprise, une rupture d’attente.
Pourquoi on ne peut pas se chatouiller soi-même
L’expérience finale est un petit chef-d’œuvre de démonstration : personne ne parvient à se chatouiller soi-même. Pourquoi ? Parce que les deux ingrédients clés manquent. Il n’y a pas de surprise (le cerveau anticipe précisément le contact qu’il commande lui-même et l’annule — c’est le rôle du cervelet) et il n’y a pas d’agression simulée ni d’autre agent : les chatouilles ne « marchent » que comme interaction sociale, comme fausse attaque venue d’un autre. Le rire, décidément, est un fait social jusque dans le corps.
🔗 Liens
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Fiches qui citent celle-ci (2)
- Cours de psychologie — Paul Bloom (Yale) Psychologie
- L'Humour Humour