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Perception, attention et mémoire (cours Paul Bloom)

Psychologie → « Nous nous trompons souvent sur nos expériences — du présent comme du passé » Le fil rouge de ces deux séances est une leçon d'humilité : nous croyons percevoir le monde tel qu'il est…

Psychologie → « Nous nous trompons souvent sur nos expériences — du présent comme du passé »


Le fil rouge de ces deux séances est une leçon d’humilité : nous croyons percevoir le monde tel qu’il est et nous souvenir fidèlement de notre passé, alors que perception et mémoire sont l’une et l’autre des constructions actives du cerveau, faillibles et truquées à notre insu. Le sujet n’est pas un enregistreur, c’est un interprète.

La perception : des devinettes éclairées

On croit spontanément que voir consiste à « recevoir » le monde comme une caméra. En réalité, voir est l’un des problèmes les plus difficiles qui soient — aucune machine n’égalait encore, du temps du cours, la vision d’un enfant d’un an. La difficulté est mathématique : la rétine ne capte qu’une image en deux dimensions, à partir de laquelle le cerveau doit reconstruire un monde en trois dimensions. Or une même image 2D peut correspondre à une infinité de scènes 3D : le problème est sous-déterminé. Le cerveau le résout en faisant en permanence des hypothèses inconscientes — des « devinettes éclairées » (unconscious inference, l’idée remonte à Helmholtz) fondées sur des paris sur la façon dont le monde est fait d’ordinaire :

  • La couleur et la clarté (constances). Le cerveau « soustrait » l’éclairage ambiant pour restituer la vraie couleur d’un objet (constance de couleur). C’est ce qui produit l’illusion du damier d’Adelson : deux cases physiquement de la même teinte de gris paraissent radicalement différentes parce que l’une est « lue » comme étant à l’ombre.
  • Les objets (Gestalt). Pour découper la scène en objets, le cerveau applique les lois de la Gestalt : proximité, similarité, clôture, bonne continuité, destin commun, bonne forme. Elles vont jusqu’à faire voir ce qui n’est pas là — les contours illusoires du triangle de Kanizsa.
  • La profondeur. Le cerveau combine des indices : disparité binoculaire (le léger décalage entre les deux yeux), interposition, taille relative, gradient de texture, perspective. Ces règles, si utiles d’ordinaire, se laissent piéger par des figures fabriquées : illusions de Müller-Lyer, de Ponzo, ou les tables de Shepard (deux plateaux identiques qui semblent de proportions opposées).

Enfin, le traitement descendant (top-down) : ce qu’on sait ou attend modifie littéralement ce qu’on perçoit. D’où les mondegreens (des paroles de chanson systématiquement mal entendues, puis « verrouillées »), ou ces images ambiguës qu’on ne parvient à voir qu’une fois qu’on nous a dit ce qu’elles représentent. La perception est un dialogue entre les données des sens et les hypothèses du cerveau.

L’attention : un projecteur étroit

La perception a beau sembler riche et complète, notre attention — elle — est une ressource rare. Certaines choses la captent automatiquement (un mouvement brusque, un visage), d’autres exigent un effort de recherche (repérer le « o » rouge dans une grille de lettres). L’effet Stroop illustre l’automaticité incontrôlable de la lecture : nommer la couleur d’encre d’un mot lorsque ce mot désigne une autre couleur (le mot « ROUGE » écrit en vert) est étonnamment pénible — on ne peut pas s’empêcher de lire.

Deux démonstrations spectaculaires révèlent à quel point nous « voyons » moins que nous ne le croyons :

  • La cécité d’inattention (inattentional blindness) : dans l’expérience du gorille invisible de Simons & Chabris, des spectateurs chargés de compter les passes de ballon d’une équipe ne remarquent pas qu’une personne déguisée en gorille traverse tranquillement la scène, s’arrête et s’en va. Concentrés sur une tâche, ils sont aveugles à l’évident.
  • La cécité au changement (change blindness) : Simons a montré que si l’on remplace subrepticement l’interlocuteur d’un passant (à la faveur d’un obstacle qui passe entre eux) par une autre personne, une large part des sujets… ne s’en aperçoit pas.

Morale : notre représentation du réel est bien plus pauvre et lacunaire qu’il n’y paraît. Nous ne conservons pas une copie détaillée du monde ; nous nous reposons sur le fait que le monde, lui, reste là et stable, quitte à aller y « rechercher » l’information au besoin.

La mémoire : types et fonctionnement

La mémoire n’est pas un magasin unique mais un système à étages :

  • Mémoire sensorielle (une fraction de seconde, un écho brut du stimulus) → mémoire de travail / à court terme → mémoire à long terme (MLT).
  • La mémoire de travail est très limitée : environ 7 ± 2 « chunks » (unités regroupées), selon le célèbre article de George Miller. Mais on peut la démultiplier par le regroupement (chunking) et l’expertise : le maître d’échecs reproduit d’un coup d’œil une position de partie réelle (il la lit en quelques « morceaux » signifiants), mais pas une position aléatoire — preuve qu’il mémorise du sens, pas des cases.
  • Entrer en MLT : la simple répétition mécanique (maintenance rehearsal) est peu efficace. Ce qui fonctionne, c’est la profondeur de traitement (donner du sens à ce qu’on encode), les moyens mnémotechniques (images vives, mise en musique, méthode des lieux) et surtout la compréhension — d’où l’expérience du texte « comment laver le linge », impossible à retenir tant qu’on n’a pas reçu son titre qui le rend intelligible.
  • Sortir : la récupération dépend des indices (retrieval cues). D’où la mémoire dépendante du contexte et de l’état (ce qu’on a appris sous l’eau se rappelle mieux sous l’eau ; l’humeur, voire certaines substances, servent d’indices) et la récupération élaborative (on renonce trop tôt : le souvenir est souvent là, il manque la bonne clé). L’oubli vient de la décroissance, de l’interférence entre souvenirs, ou du changement d’indices. On rattache ici le déjà-vu et l’amnésie infantile (quasi aucun souvenir explicite avant ~3 ans).
  • Les amnésies cliniques distinguent l’amnésie rétrograde (perte du passé) et l’amnésie antérograde (incapacité à former de nouveaux souvenirs — le patient H.M. après ablation des hippocampes, ou Clive Wearing ; c’est le ressort du film Memento). Fait capital : chez ces patients, la mémoire implicite est préservée — ils s’améliorent à une tâche (motrice ou perceptive) tout en jurant ne l’avoir jamais vue. Preuve qu’il existe plusieurs systèmes de mémoire (explicite/déclaratif vs implicite/procédural ; épisodique vs sémantique).

⚠️ On ne peut pas faire confiance à ses souvenirs

La leçon la plus dérangeante : la mémoire reconstruit le passé, elle ne le rejoue pas. Chaque rappel est une re-fabrication, teintée par nos attentes, nos savoirs postérieurs et les questions qu’on nous pose. Trois séries de faits :

  • On peut implanter de faux souvenirs. Les travaux d’Elizabeth Loftus sont ici décisifs. En montrant à des sujets un accident de voiture puis en variant un seul mot de la question, elle change leur souvenir : demander à quelle vitesse les voitures se sont « percutées » (hit) ou se sont « fracassées » (smashed) modifie la vitesse estimée — et, une semaine plus tard, ceux à qui l’on avait dit « fracassées » se souviennent d’un verre brisé qui n’existait pas. De même, une question présupposant « le phare cassé » fait « voir » un phare cassé absent du film. Loftus a même réussi à faire « se souvenir » à des adultes d’un épisode entièrement inventé de leur enfance (avoir été « perdu dans un centre commercial »).
  • Chez l’enfant, c’est plus facile encore. Des protocoles de suggestion répétée (les études de Stephen Ceci autour du personnage « Sam Stone ») amènent de jeunes enfants à raconter avec conviction, détails et émotion des événements qui n’ont jamais eu lieu — au point de tromper des experts qui visionnent les enregistrements.
  • Confiance ≠ exactitude. L’hypnose ne « restaure » pas la mémoire, elle amplifie la fabrication. Les souvenirs-flash (flashbulb memories) d’événements marquants (l’annonce du 11-Septembre) sont vécus comme extraordinairement vifs et certains, et pourtant se révèlent souvent faux quand on les compare à ce que les gens avaient noté sur le moment. D’où les controverses brûlantes sur les « souvenirs refoulés » ressurgis en thérapie.

La leçon clé, aux lourdes conséquences judiciaires (témoignages oculaires, interrogatoires suggestifs) : être sûr n’est pas une garantie de vérité. Un souvenir sincère, détaillé et confiant peut être entièrement construit.

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