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La violence préhistorique — Nataruk et le débat sur les origines de la guerre

Histoire → Préhistoire → La guerre est-elle née avec l'État, ou l'humanité s'entretuait-elle déjà bien avant ? Longtemps, deux images se sont opposées : le « bon sauvage » paisible (Rousseau) que la…

Histoire → Préhistoire → La guerre est-elle née avec l’État, ou l’humanité s’entretuait-elle déjà bien avant ?


L’essentiel

Longtemps, deux images se sont opposées : le « bon sauvage » paisible (Rousseau) que la civilisation aurait corrompu, et l’« état de guerre » permanent de la nature (Hobbes). L’archéologie récente tranche en partie ce débat : oui, la violence collective meurtrière existait chez des chasseurs-cueilleurs, avant l’agriculture, la propriété et l’État. Le site de Nataruk (Kenya) en est devenu l’emblème. Mais — point crucial — cela ne prouve pas que la guerre organisée fût universelle ou systématique : l’interprétation reste débattue.

Le dossier archéologique

  • Nataruk (près du lac Turkana, Kenya, ~10 000 ans) : décrit par Marta Mirazón Lahr et al. dans Nature (2016). Les restes d’au moins 27 individus (hommes, femmes — dont une enceinte — et enfants) portent des traces de mort violente : fractures crâniennes, lésions par projectiles, pointes d’obsidienne fichées dans les os, mains peut-être liées. Comme la zone était alors une rive lagunaire (ressources abondantes), les auteurs y voient un affrontement intergroupe — un « massacre » de chasseurs-cueilleurs nomades, donc antérieur à toute société étatique.
  • Jebel Sahaba (Soudan, ~13 000-14 000 ans) : l’un des plus anciens « cimetières », où de nombreux squelettes portent des pointes de projectile ; réанalysé récemment comme le résultat d’épisodes répétés de violence plutôt que d’une seule bataille.
  • Plus tard, au Néolithique : massacres avérés de villages entiers — Talheim, Schöneck-Kilianstädten (Allemagne), Ofnet (crânes-trophées). La violence s’intensifie avec la sédentarité et l’accumulation.

Le grand débat théorique

  • Steven Pinker (La Part d’ange en nous, 2011) : les sociétés préétatiques auraient connu des taux de mortalité violente bien supérieurs (en proportion) à ceux des États modernes ; l’histoire serait une pacification progressive. Position « néo-hobbesienne ».
  • Les contradicteurs (Brian Ferguson ; Douglas Fry & Patrik Söderberg, Science 2013) : beaucoup de preuves de « guerre » sont minces ou surinterprétées ; chez les bandes nomades les plus mobiles, la plupart des homicides relèvent de conflits interpersonnels (vengeance, rivalités), pas d’une guerre organisée. Celle-ci se développerait avec la sédentarité, la densité et les ressources à défendre. Position « néo-rousseauiste » nuancée.
  • Nataruk lui-même est contesté : des chercheurs (dont Christopher Knüsel) ont mis en doute certaines lectures (les « mains liées », la nature exacte de plusieurs lésions, l’idée d’un vrai « fait de guerre » plutôt qu’un épisode isolé).

⚠️ Esprit critique

  1. « Prouver » est trop fort. Nataruk établit que la violence collective létale existait chez des chasseurs-cueilleurs — ce qui réfute la version naïve du bon sauvage. Mais un site ne prouve pas une guerre systématique : l’échantillon est petit, l’interprétation discutée, et « massacre isolé » ≠ « état de guerre permanent ».
  2. Des enjeux idéologiques. Le débat n’est jamais neutre : y lire une nature humaine violente (justifiant l’ordre, l’État) ou une paix originelle corrompue par la civilisation (critique de la propriété) engage des visions politiques. Il faut se méfier des deux projections.
  3. La synthèse raisonnable. La capacité de violence collective est ancienne (bien antérieure à l’État) ; mais sa fréquence et son organisation sont variables, dépendantes du contexte (densité, sédentarité, ressources, environnement). Ni Hobbes ni Rousseau : la guerre a une histoire, elle n’est ni une fatalité ni une pure invention tardive.
  4. Écho anthropologique. Clastres voyait la guerre des sociétés « primitives » comme une force de dispersion (empêcher l’unification et l’État) — une autre manière de dire que violence ≠ État, mais sans l’idéaliser.

À retenir

Nataruk (Kenya, ~10 000 ans) et Jebel Sahaba montrent que des chasseurs-cueilleurs se livraient déjà à une violence collective meurtrière, avant l’agriculture et l’État : la civilisation n’a donc pas inventé la guerre. Mais l’ampleur, la systématicité et la qualification même de « guerre » restent débattues (Pinker vs Ferguson/Fry ; critiques de l’interprétation de Nataruk). Conclusion prudente : la capacité de tuer en groupe est très ancienne, mais la guerre organisée s’intensifie avec la sédentarité et la complexité sociale.

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