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Le Rat de ville et le Rat des champs

Le rat de ville invite le rat des champs à dîner « sur un turc tapis » — un festin de « reliefs d'ortolans ». Au milieu du repas, un bruit à la porte. Les deux s'enfuient.


1. Le récit

Le rat de ville invite le rat des champs à dîner « sur un turc tapis » — un festin de « reliefs d’ortolans ». Au milieu du repas, un bruit à la porte. Les deux s’enfuient. Le bruit cesse ; le rat de ville veut reprendre.

Le rat des champs refuse et rentre chez lui.

« Adieu donc ; fi du plaisir / Que la crainte peut corrompre. »


2. La forme : tout est en vers courts

⚠️ La fable est presque entièrement en HEPTASYLLABES (7 syllabes) et en vers courts.

👉 Effet : ça court, ça détale. Le mètre lui-même est nerveux, furtif. On lit à la vitesse d’un rat qui file le long d’une plinthe.

Et le contraste avec le contenu est délibéré : on décrit un festin somptueux dans un mètre de comptine. Le luxe est raconté au pas de course — parce qu’il ne dure pas.


3. L’objet central : la PEUR

Ce n’est PAS une fable sur la richesse contre la pauvreté. C’est une fable sur ce qui accompagne la richesse.

Relisez : le rat des champs ne dit pas que la nourriture est mauvaise, ni qu’il méprise le luxe. Il constate une chose précise :

« fi du plaisir / Que la crainte peut CORROMPRE. »

Le verbe est exact : corrompre. La peur ne SUPPRIME pas le plaisir — elle le GÂTE. 👉 Le festin reste un festin. Mais on ne peut plus le savourer.

Et le rat des champs achève :

« Je ne mange rien à la hâte. »

⚠️ C’est une définition du bien-vivre par le RYTHME, non par le contenu. Ce qu’il refuse, ce n’est pas la richesse : c’est la précipitation.


4. Le détail que tout le monde manque

Le rat de ville n’a rien fait de mal, et il n’est pas ridiculisé. Il est généreux — il invite, il partage, il veut faire plaisir.

Et surtout : il est HABITUÉ. « Rentrons, dit-il ; achevons tout notre rôt. » 👉 Le bruit ne lui fait plus rien. Il a intégré la peur au point de ne plus la sentir.

⚠️ C’est là qu’est le point : le rat de ville n’est pas un homme heureux qui a peur de temps en temps. C’est un homme qui a cessé de remarquer qu’il a peur.

(Le rat des champs, lui, VOIT la peur, parce qu’il n’y est pas habitué. Il a le regard neuf.)


5. La source, et ce que La Fontaine change

Horace raconte la même histoire (Satires, II, 6), et il conclut par un éloge appuyé de la vie simple à la campagne.

⚠️ La Fontaine est beaucoup plus sec. Il ne fait pas l’éloge des champs. Il ne décrit même pas ce que le rat des champs mange — on n’en sait rien. 👉 Il coupe la fable au moment où le rat part, et il ne montre jamais le bonheur rustique.

On sait donc ce qu’il refuse. On ne sait pas ce qu’il gagne.


6. Ce que la fable pose

Un arbitrage entre deux biens qui ne sont pas commensurables :

  • Le rat de ville a la QUANTITÉ et la QUALITÉ. (Ortolans, tapis turc.)
  • Le rat des champs a la SÉCURITÉ et le TEMPS. (« Je ne mange rien à la hâte. »)

⚠️ Aucun des deux n’a tort. La fable ne prouve rien : elle constate qu’on ne peut pas avoir les deux.

👉 C’est le même dispositif que Le Loup et le Chien, une fable plus loin dans le même livre : un arbitrage réel, exposé sans arbitre. La Fontaine construit son premier livre autour de cette question.


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