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Jean de La Fontaine — Les Fables

Trois idées reçues à détruire d'entrée. (a) « C'est de la littérature pour enfants. » Faux, et l'erreur est totale.


1. Ce qu’il faut savoir avant de lire une seule fable

Trois idées reçues à détruire d’entrée.

(a) « C’est de la littérature pour enfants. » Faux, et l’erreur est totale. La Fontaine écrit pour la cour de Louis XIV, dans une langue d’une virtuosité extrême, avec des allusions politiques que ses contemporains décodaient parfaitement. Ce sont les manuels scolaires du XIXᵉ siècle qui en ont fait un auteur pour la jeunesse — en sélectionnant les fables inoffensives et en coupant les autres. (Rousseau, lui, jugeait dans l’Émile qu’il ne fallait surtout PAS les donner aux enfants : il les trouvait cyniques et immorales. Il n’avait pas tort.)

(b) « Il a inventé les fables. » Non. Il l’écrit lui-même. Il puise chez Ésope (VIᵉ s. av. J.-C., grec), Phèdre (latin), Pilpay (le Pañchatantra indien, via l’arabe et le persan), Horace, Rabelais. 👉 Il ne revendique pas l’invention des sujets : il revendique la MANIÈRE. « Je chante les héros dont Ésope est le père. »

© « La morale est à la fin. » Souvent — mais pas toujours, et c’est là que c’est intéressant. ⚠️ Parfois elle est au début. Parfois elle est absente. Parfois elle est ironique. Et parfois elle CONTREDIT l’histoire. (Voir §4.)


2. Le dispositif

📊 12 livres, 240 fables environ.

  • Livres I à VI (1668) : dédiés au Dauphin, alors âgé de six ans. Fables courtes, plus proches d’Ésope, morale plus nette.
  • Livres VII à XI (1678-79) : dédiés à Madame de Montespan, la maîtresse du roi. ⚠️ Ce sont les plus grandes. Fables plus longues, plus sombres, plus politiques, plus philosophiques. (Les Animaux malades de la peste, Le Coche et la Mouche, Les Deux Pigeons.)
  • Livre XII (1694) : le dernier, mélancolique, un an avant sa mort.

Sa formule, dans la préface, est la clé de tout :

« Une morale nue apporte de l’ennui : le conte fait passer le précepte avec lui. »

Et il énonce le programme : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. »

👉 ⚠️ Il faut prendre cette phrase au sérieux, y compris politiquement. Sous Louis XIV, on ne critique pas le roi. Mais on peut critiquer LE LION. La fable est un dispositif de DÉNIABILITÉ : elle dit ce qui ne peut pas être dit, et si l’on proteste, elle répond qu’elle parlait d’un renard. (Voir La Rhétorique.)


3. Le style — pourquoi c’est un immense poète

C’est le point que l’école escamote, et c’est le plus important.

⭐⭐ LE VERS LIBRE (au sens classique du terme). La Fontaine mélange les mètres à l’intérieur d’une même fable : alexandrins (12 syllabes), octosyllabes (8), heptasyllabes (7)…

👉 ⚠️ Et ce n’est pas décoratif : le mètre MIME l’action.

Exemple canonique — Le Chêne et le Roseau :

« Celui de qui la tête au ciel était voisine, / Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts » (deux alexandrins amples, majestueux — c’est le chêne, et le vers est aussi grand que lui)

Puis, quand le roseau parle, les vers raccourcissent, se font souples, ondulent. La forme EST le sujet.

Et le vers court sert au coup de grâce. Le Loup et l’Agneau s’achève sur : « Et puis on me l’apporte. »six syllabes. Sec, brutal, expédié. Comme la mort.

L’ART DU RÉCIT. Il installe une scène en deux vers, donne un caractère en trois mots, et tue en un hémistiche. (« Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté / Ne se mette pas en colère » — la politesse terrifiée est dans le rythme même.)

LES REGISTRES MÉLANGÉS. Il fait parler un rat en style noble et un roi en style familier. Il pastiche l’épopée pour raconter une querelle de belettes. 👉 C’est un art de la DISCORDANCE — et c’est là qu’est l’ironie.


4. La vraie leçon : la morale de La Fontaine n’est PAS morale

⚠️ Voici ce qu’on ne dit jamais aux enfants, et c’est le cœur du sujet.

Beaucoup de ces fables n’enseignent pas la vertu. Elles enseignent la LUCIDITÉ.

  • Le Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » 👉 Ce n’est pas une leçon de morale : c’est un CONSTAT sur le fonctionnement du pouvoir. La fable ne dit pas « soyez justes » : elle dit « voici comment l’injustice s’habille en procès ».
  • Les Animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » 👉 C’est une charge politique frontale contre la justice de classe.
  • Le Corbeau et le Renard : la morale est prononcée PAR LE MENTEUR, à sa victime. Elle est cynique et elle est vraie.

👉 🔑 La Fontaine décrit un monde où le fort mange le faible, où la flatterie fonctionne, où la cour ment. Il ne dit pas que c’est bien. Il dit que c’est ainsi — et que le savoir est votre seule protection.

⚠️ C’est précisément ce que Rousseau lui reprochait. Et c’est ce qui rend le livre adulte.


5. Les grandes fables

| La Cigale et la Fourmi (I, 1) | La plus célèbre — et la plus mal comprise. | | Le Corbeau et le Renard (I, 2) | La flatterie, et le prix de la vanité. | | Le Loup et l’Agneau (I, 10) | Le pouvoir qui se donne des raisons. | | Le Loup et le Chien (I, 5) | La liberté contre la sécurité. | | Le Chêne et le Roseau (I, 22) | La force rigide et la souplesse. | | Le Rat de ville et le Rat des champs (I, 9) | Le luxe avec la peur, ou le peu avec la paix. | | Le Laboureur et ses Enfants (V, 9) | Le mensonge utile — et le travail comme trésor. | | Le Lièvre et la Tortue (VI, 10) | « Rien ne sert de courir. » | | Les Animaux malades de la peste (VII, 1) | Le chef-d’œuvre. Le bouc émissaire. | | La Laitière et le Pot au lait (VII, 9) | Le rêve, et la chute. |


6. L’homme

Jean de La Fontaine est un raté magnifique.

Fils d’un maître des eaux et forêts de Château-Thierry, il hérite de la charge et l’exerce mal. Il se marie et délaisse sa femme. Il est notoirement distrait, paresseux, dépensier.

⚠️ Et il commet une faute politique majeure : il est le protégé de FOUQUET. Quand Louis XIV fait arrêter et détruire son surintendant (1661), La Fontaine — au lieu de se taire — écrit l’Élégie aux Nymphes de Vaux pour le défendre.

👉 Il ne sera JAMAIS pardonné. Le roi le fera attendre des années avant d’accepter son élection à l’Académie française (1684). Il vivra le reste de sa vie de la charité de protectrices.

Et il faut voir ce que cela change à la lecture : l’homme qui écrit Les Animaux malades de la peste — où l’on sacrifie le plus faible pour sauver les puissants — avait vu, de ses yeux, un homme qu’il aimait broyé par un roi. Ce ne sont pas des fables abstraites. Ce sont des fables d’un vaincu.


Dimension symbolique

La Fontaine a résolu un problème que personne n’avait résolu : comment dire la vérité à un pouvoir absolu sans se faire tuer.

Sa réponse est un dispositif à trois étages : on met la vérité dans la bouche d’un animal ; on ajoute une morale rassurante ; et on laisse le lecteur intelligent faire le reste. 👉 Le censeur voit un conte pour enfants. Le courtisan voit une allusion. Le sage voit une machine de guerre.

C’est pour cela que les régimes autoritaires ont toujours produit des fabulistes, des paraboles et des allégorieset c’est pour cela que ces textes survivent aux régimes qui les ont provoqués. (Voir La Rhétorique : la fable est la forme achevée du dire-sans-dire.)

Et il y a une dernière ironie, qui vaut d’être notée : La Fontaine s’est fait passer pour un amuseur, et il est devenu un classique. Le roi qui l’a méprisé lui a fourni sa matière. Les enfants qu’on force à l’apprendre par cœur récitent, sans le savoir, la description la plus exacte de l’injustice jamais écrite en français.


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