La plus longue, la plus politique, et généralement tenue pour la plus réussie du recueil.
1. La position dans l’œuvre
Elle OUVRE le second recueil (1678). ⚠️ Comme La Cigale et la Fourmi ouvrait le premier — et le contraste est un programme.
Le premier recueil s’ouvrait sur une comptine en heptasyllabes. Le second s’ouvre sur un poème long, sombre, en alexandrins majoritaires, sur une épidémie et une exécution.
👉 La Fontaine annonce qu’il a changé de registre.
2. Le récit
Un fléau frappe. Le Lion convoque le conseil des animaux et propose que chacun s’accuse : le plus coupable sera sacrifié pour apaiser le ciel.
Les confessions se succèdent, dans un ordre rigoureusement hiérarchique.
| LE LION | Il avoue avoir dévoré « force moutons » — et même « le berger ». ⚠️ C’est un aveu de meurtre et de cannibalisme social. Mais il s’excuse par avance : « je me dévouerai donc, s’il le faut. » (Il propose son propre sacrifice — en sachant parfaitement que personne ne l’acceptera.) | | LE RENARD — le rôle décisif | ⭐ Il intervient AVANT que quiconque puisse juger le lion, et il retourne l’aveu en éloge : « Vous êtes trop bon Roi ; vos scrupules / Font voir trop de délicatesse. » 👉 Et le sophisme : « Manger moutons, canaille, sotte espèce, / Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur, / En les croquant, beaucoup d’honneur. » ⚠️ Puis, pour le berger : « Ces gens sont-ils dignes de pitié ? » | | LES AUTRES PUISSANTS | « Chacun s’en vint dire ses cas. » ⚠️ Le vers est expédié — La Fontaine ne les détaille pas. Ils avouent, on les absout. « On n’osa trop approfondir / Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances, / Les moins pardonnables offenses. » 👉 ⭐ « On n’OSA trop approfondir » — la justice ne se trompe pas : elle s’abstient. | | L’ÂNE | « Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. » ⚠️ Il a mangé de l’herbe. Une bouchée. Dans un pré de moines. Il avait faim. Et il précise même : « la dent du diable » l’y poussa. | | LE VERDICT | « À ces mots on cria haro sur le baudet. » Un loup « quelque peu clerc » prouve « par sa harangue » qu’il faut « dévouer ce maudit animal ». Il est exécuté. |
3. La morale — et c’est la plus violente du recueil
« Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
⚠️ Ce n’est pas une leçon de sagesse. C’est une accusation, et elle est frontale.
« Les jugements de COUR » — le mot est double : la cour de justice, et la cour du roi. 👉 La Fontaine désigne les deux, et il dit qu’elles sont la même chose.
Et le verbe est parfait : « vous RENDRONT blanc ou noir ». ⚠️ Pas « vous DÉCLARERONT ». Rendront. La justice ne constate pas l’innocence : elle la FABRIQUE, selon votre rang.
4. La mécanique du bouc émissaire — décomposée
Cette fable est un traité, et il faut voir les étapes.
① Le fléau est INEXPLIQUÉ. (La peste est un mal sans cause identifiable — donc sans coupable naturel.)
② On postule qu’il y a une FAUTE. ⚠️ C’est le saut logique, et il n’est jamais discuté : le lion décrète que le malheur est une punition. Il transforme une catastrophe naturelle en problème moral. 👉 Dès lors, il FAUT un coupable.
③ On cherche le coupable par une procédure apparemment équitable (chacun s’accuse). La forme est irréprochable.
④ Mais l’application est hiérarchique : les puissants avouent des crimes et sont absous par la rhétorique ; le faible avoue une peccadille et est condamné.
⑤ Le sacrifice « résout » la crise. ⚠️ Il ne guérit personne — la peste continue. Mais le groupe est réconcilié contre l’âne.
👉 🔑 C’est très exactement le mécanisme décrit par René Girard : la violence collective se décharge sur une victime arbitraire, et cette unanimité contre un seul RESTAURE la paix du groupe — sans traiter la cause. La Fontaine l’a mis en scène trois siècles avant que Girard ne le théorise.
5. La rhétorique du renard — le passage à étudier
⭐ Le renard ne défend pas le lion en niant les faits. Il les REQUALIFIE.
Le lion a mangé des moutons → « vous leur fîtes beaucoup d’honneur ». 👉 Le crime devient une faveur.
Le lion a mangé le berger → « ces gens sont-ils dignes de pitié ? » 👉 La victime est déclassée hors du cercle moral.
⚠️ C’est la technique la mieux documentée de toute la propagande : on ne nie pas l’acte, on modifie le STATUT de la victime. (Voir La Rhétorique : l’euphémisme et le cadrage.)
Et l’âne, lui, commet l’erreur inverse : il dit la vérité, précisément, sans avocat. Il donne même le détail (« la largeur de ma langue ») — croyant que la précision le sauvera. 👉 Elle le condamne : elle fournit le fait matériel.
6. Le contexte
1678. La Fontaine a vu le procès de Fouquet (le puissant broyé, mais pour des raisons de rivalité, non de justice), et il vit dans une cour où l’on absout les grands et où l’on écrase les petits.
⚠️ Le texte est d’une audace remarquable : il désigne le ROI (le Lion) comme le premier criminel, et la COUR comme un appareil de blanchiment. La fable le protège — mais à peine.
🔗 Liens
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- Idées : René Girard (le bouc émissaire : la théorie de ce que la fable met en scène) · La Rhétorique (requalifier au lieu de nier) · La Justice · Comment Fonctionne la Justice en France · L’État · Idéologie · La Shoah (le mécanisme, appliqué) · Le Sacrifice · La peste - camus
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