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A Forest (The Cure)

Album : Seventeen Seconds. Le morceau qui a inventé le son du groupe — et une bonne part de la cold wave. ⭐⭐ Dans le rock, la basse soutient. Ici, elle MÈNE.

Album : Seventeen Seconds. Le morceau qui a inventé le son du groupe — et une bonne part de la cold wave.


1. Le fait structurel : la basse est la mélodie

⭐⭐ Dans le rock, la basse soutient. Ici, elle MÈNE.

Simon Gallup joue une ligne obstinée, motorique, qui tourne en boucle et qui ne s’arrête jamais. 👉 C’est elle qu’on retient. C’est elle qui est le thème.

⚠️ Et la guitare de Robert Smith fait exactement l’inverse de ce qu’une guitare rock fait normalement : elle ne joue ni riff, ni accords plaqués. 👉 ⭐ Elle joue des notes ÉPARSES, très traitées (chorus, flanger, delay), qui flottent AU-DESSUS sans jamais se poser.

🔑 Le résultat est un renversement complet de la hiérarchie du rock :

Rock standard A Forest
Guitare = mélodie et accroche Guitare = atmosphère, brume, écho
Basse = fondation Basse = mélodie et accroche
Batterie = pulsation Batterie = pulsation MÉCANIQUE, presque inhumaine (la caisse claire est sèche, sans nuance)

👉 ⚠️ On n’a plus une chanson avec un accompagnement. On a un ESPACE dans lequel une voix se perd.


2. Ce que fait le son — la production comme sujet

Le producteur Mike Hedges et Smith ont tout misé sur la RÉVERBÉRATION et le DELAY.

⚠️ Ce n’est pas un effet cosmétique : c’est le sujet du morceau.

👉 🔑 Une réverbération, physiquement, c’est un son qui rebondit sur des parois éloignées. Elle SIGNIFIE l’espace.Une réverbération énorme dit : je suis loin, je suis seul, l’endroit est immense, et il est vide.

Le delay (la répétition en écho des notes de guitare) fait autre chose : il crée des notes qui reviennent après coup, décalées. 👉 ⚠️ Vous entendez quelque chose qui n’est plus joué. C’est LE son d’un souvenir, ou d’une hallucination.

La forêt du titre n’est donc pas décrite dans le texte. Elle est FABRIQUÉE par le mixage. Vous êtes dedans avant même que la voix entre.


3. Le texte : une chasse, et il n’y a rien au bout

⚠️ Le récit est minimal, et c’est délibéré.

Un homme entend une voix de femme qui l’appelle dans une forêt. Il la suit. Il court. Il s’enfonce.

Et la chute est terrible : il n’y a personne. La fille n’était jamais là. 👉 Il est seul, perdu, dans le noir, et il court toujours.

🔑 ⚠️ Ce n’est pas une histoire de fantôme. C’est une structure du DÉSIR : on court après quelque chose qui n’existe que parce qu’on court après.

Le morceau ne se termine pas. Il FADE OUT — il s’éteint progressivement, sur la basse qui tourne encore. 👉 ⚠️ **Formellement, cela veut dire : ça continue après que vous avez cessé d’écouter. Il court encore.

(Comparez avec Le Loup et le Chien : « et court encor ». Le même geste, à trois siècles d’écart : passer au présent pour dire que ça ne s’arrête jamais.)


4. La lecture philosophique

⭐⭐ Le morceau est une machine à illustrer le désir selon Lacan et selon Proust.

  • Le désir n’a pas d’objet. Il a une CAUSE — quelque chose qui l’a déclenché — et il court après un objet qui n’existe pas. 👉 Trouver la fille détruirait le morceau. Ne pas la trouver le fait durer.
  • Chez Proust : on n’aime pas la personne, on aime ce qu’on projette. 👉 La voix dans la forêt EST la projection. Il n’y a personne derrière.

⚠️ Et le dispositif musical le prouve : la basse ne se résout jamais. 👉 Elle tourne, elle tourne, elle ne « rentre » nulle part. (Voir Comprendre la Musique — Pourquoi Elle Nous Fait Quelque Chose : la musique tonale promet un retour à la maison. Ce morceau ne rentre pas.)

🔑 ⭐ La forme MUSICALE exécute la thèse : il n’y a pas de résolution, parce qu’il n’y a rien au bout.


5. The Cure — le contexte, et les deux groupes en un

⚠️ Il faut le dire, parce que The Cure est constamment mal représenté.

Il y a DEUX Cure, et ils coexistent :

| ⭐ Le Cure NOIR | Seventeen Seconds (1980), Faith (1981), Pornography (1982). Trilogie glaciale, dépressive, quasi suicidaire. (Smith était en pleine crise ; le groupe a failli se dissoudre après Pornography.) C’est ce Cure qui a fondé la cold wave et le goth. | | ⭐ Le Cure POP | Boys Don’t Cry, Just Like Heaven, Friday I’m in Love, Close to Me. Des chansons lumineuses, dansantes, parfaitement construites. |

👉 ⚠️ Et le public ne connaît souvent que le second, tandis que la critique n’estime que le premier. Les deux sont The Cure. Smith a toujours refusé de choisir.

Le fait le plus intéressant : Boys Don’t Cry (1979) est une chanson POP et JOYEUSE musicalement — et son texte dit qu’on cache sa souffrance parce qu’un homme n’a pas le droit de pleurer. 🔑 Encore un écart forme/contenu, et il est intentionnel : la chanson MIME ce qu’elle décrit. Elle sourit pour ne pas pleurer.

(Et l’image de Smith — le maquillage étalé, le rouge à lèvres débordant, les cheveux — a fait pour l’ambiguïté de genre dans le rock ce que peu d’autres ont fait. Voir Le Queer en Littérature, Damiano David (Måneskin).)


6. Objections

(a) « C’est monotone. » ⚠️ Recevable, et c’est le point. Le morceau ne va nulle part, par construction. 👉 Si vous attendez une progression, vous serez déçu — et c’est exactement ce que vit le personnage.

(b) « The Cure a fabriqué une pose. »La critique du goth comme esthétique de la mélancolie confortable est légitime. ⚠️ Mais dans le cas de la trilogie 1980-82, la dépression n’était pas une pose : le groupe a failli y rester. (Smith a dit avoir arrêté Pornography parce qu’il allait mourir.)


🔗 Liens

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