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Le Queer en Littérature

⚠️ « Littérature queer » recouvre trois choses très différentes. Les confondre rend toute discussion impossible.


1. La distinction qui commande tout

⚠️ « Littérature queer » recouvre trois choses très différentes. Les confondre rend toute discussion impossible.

| ① La littérature ÉCRITE par des auteurs LGBT | Un fait biographique. ⚠️ Il ne dit rien du texte. (Proust est homosexuel ; Du côté de chez Swann n’est pas « un roman gay ».) | | ② La littérature qui REPRÉSENTE des personnages ou des désirs LGBT | Un fait thématique. De Sappho à aujourd’hui. | | ⭐ ③ La littérature QUEER au sens de la critique | Un fait formel. ⚠️ Ici, « queer » ne désigne pas un contenu mais une OPÉRATION : un texte qui déstabilise les catégories — de genre, de désir, de norme, de récit. 👉 Un texte peut être queer sans contenir un seul personnage gay. |

Le mot lui-même : queer signifiait « bizarre, tordu, contrefait », et c’était une INSULTE. Sa reprise, à la fin des années 1980, est un retournement du stigmate (le même geste que « nègre » chez Césaire — voir Goffman et l’Interactionnisme). Le sens 3 est né de là.


2. Avant le mot : lire ce qui ne pouvait pas s’écrire

⚠️ Le problème méthodologique central : pendant des siècles, on ne pouvait pas écrire ce désir directement. Il fallait le coder.

👉 La critique doit donc lire des textes qui disent en NE DISANT PAS. Et c’est un exercice à hauts risques (voir §6 : le sur-décodage est un vrai danger).

Les repères :

  • SAPPHO (VIIᵉ s. av. J.-C.). Le désir entre femmes y est explicite, sans détour, et il est le sujet du plus haut lyrisme grec. ⚠️ Et il ne nous reste presque rien : un seul poème complet, le reste en lambeaux de papyrus. 👉 **Les mots « saphique » et « lesbienne » viennent d’elle et de son île. Le vocabulaire de l’identité vient d’une poétesse dont l’œuvre a été détruite.
  • PLATON, Le Banquet. L’eros entre hommes y est le point de départ de toute la théorie de l’amour. ⚠️ Attention à l’anachronisme : ce n’est pas une « identité gay ». La Grèce classique pense en termes d’ACTES et de RÔLES (actif/passif, adulte/jeune), pas d’orientation. (Voir Foucault, §4.)
  • SHAKESPEARE.Les 126 premiers Sonnets sont adressés à un jeune homme. (« Shall I compare thee to a summer’s day » — c’est à lui.) ⚠️ Les éditeurs du XVIIIᵉ et du XIXᵉ ont massivement changé les pronoms pour les rendre féminins. 👉 Le texte a été HÉTÉROSEXUALISÉ par ses éditeurs, pas par son auteur.
  • Le travestissement au théâtre : La Nuit des rois, Comme il vous plaira. Des femmes déguisées en hommes, jouées par des garçons, dont d’autres personnages tombent amoureux.Le trouble n’est pas un sous-texte : c’est le RESSORT COMIQUE.

3. Le XIXᵉ-XXᵉ : le placard comme structure

⭐⭐ La référence obligatoire est Eve Kosofsky SEDGWICK, Épistémologie du placard (1990).

Sa thèse, et elle est plus radicale qu’on ne le croit : ⚠️ le placard n’est pas un secret privé. C’est une STRUCTURE DE SAVOIR qui organise toute la culture occidentale moderne.

👉 🔑 À partir de la fin du XIXᵉ, l’opposition homo/hétéro devient un axe majeur de la pensée — et elle contamine tout : le savoir et l’ignorance, le privé et le public, le naturel et l’artificiel, l’intérieur et l’extérieur, le sincère et le théâtral.

Autrement dit : on ne peut pas comprendre la littérature moderne sans le placard, même quand elle ne parle pas d’homosexualité.

Les cas :

  • OSCAR WILDE. Le procès de 1895 est l’événement fondateur. Il est condamné à deux ans de travaux forcés pour « gross indecency ». ⚠️ Il en sort détruit, ruiné, et il meurt trois ans plus tard. (De Profundis, écrit en prison, et La Ballade de la geôle de Reading.) 👉 Le procès a fait deux choses opposées : il a détruit un homme, et il a CRÉÉ une figure publique — l’« homosexuel » comme type social, visible, nommable. (Foucault : le pouvoir ne réprime pas seulement, il PRODUIT les identités qu’il réprime.)
  • ⭐⭐ PROUST. La Recherche contient l’analyse la plus longue et la plus fine jamais écrite sur le sujet (« Sodome et Gomorrhe », le baron de Charlus). ⚠️ Et elle est écrite en langage de botanique et d’entomologie (la scène inaugurale : Charlus et Jupien, décrits comme une orchidée et un bourdon). 👉 Proust invente un vocabulaire scientifique pour dire ce que la langue ne permet pas. ⚠️ Et il opère aussi une TRANSPOSITION : Albertine est très probablement Alfred Agostinelli, son chauffeur. 👉 Le plus grand roman français sur la jalousie amoureuse est peut-être un roman où le genre du personnage aimé a été inversé pour être publiable.
  • GIDE, Corydon (1924)la défense frontale, argumentée, revendiquée. Elle lui coûte cher.
  • VIRGINIA WOOLF, Orlando (1928) — ⭐ le héros change de sexe au milieu du livre et vit quatre siècles. Woolf le décrit comme « la plus longue et la plus charmante lettre d’amour de la littérature » (à Vita Sackville-West). C’est un texte queer au sens 3 : il ne défend rien, il rend la catégorie instable.
  • RADCLYFFE HALL, Le Puits de solitude (1928)INTERDIT en Angleterre pour obscénité (alors qu’il ne contient aucune scène explicite). Le procès est un moment fondateur.
  • JAMES BALDWIN, La Chambre de Giovanni (1956) — ⚠️ Baldwin est noir, et il écrit un roman où TOUS les personnages sont blancs. Son éditeur voulait qu’il brûle le manuscrit. 👉 Le geste est double : il refuse d’être assigné au « roman noir », et il traite l’homosexualité sans l’excuse de l’exotisme racial. (Voir Du Bois, Intersectionnalité — Féminisme, Race et Queer.)
  • GENET, JOUHANDEAU, YOURCENAR (les Mémoires d’Hadrien : le grand amour d’un empereur pour Antinoüs, écrit par une femme).

4. Foucault, et le fait historique décisif

⭐⭐ *Histoire de la sexualité, tome I (1976) :

« Le sodomite était un relaps ; l’homosexuel est maintenant UNE ESPÈCE. »

👉 🔑 Avant le XIXᵉ siècle, il y avait des ACTES (la sodomie, punie comme un péché ou un crime). À partir de la psychiatrie du XIXᵉ, il y a un TYPE D’HOMME — une nature, une essence, un « cas », avec une enfance, une psychologie, une pathologie.

⚠️ Conséquence pour la lecture littéraire, et elle est capitale : PROJETER une « identité gay » sur Sappho, Platon ou Shakespeare est un anachronisme. La catégorie n’existait pas.

Mais — et c’est le contre-argument, tout aussi valide — refuser d’y lire le désir sous prétexte que la catégorie n’existait pas est une manière commode de ne rien voir. 👉 Le désir précède le mot qui le nomme.

La position tenable : lire les TEXTES, pas les identités. (Le sonnet 20 de Shakespeare parle d’un homme. Ce fait ne dépend d’aucune catégorie moderne.)


5. Ce que la lecture queer apporte VRAIMENT

Ce n’est pas « chercher des gays dans les livres ». C’est un outil formel, et il produit des résultats précis :

① Il révèle les SILENCES structurés. (Qu’est-ce que le texte s’arrange pour ne pas dire ? Où l’énonciation se dérobe-t-elle ?)

② Il montre que l’hétérosexualité est aussi une CONSTRUCTION.On analyse le « désir déviant » depuis toujours ; on n’analysait jamais le désir normal, parce qu’il n’avait pas besoin d’explication. 👉 La lecture queer rend visible ce qui passait pour la nature. (C’est exactement le régime ② de La Littérature des Dominants : la naturalisation.)

③ Il déplace la question du CONTENU vers la FORME. ⚠️ Un récit hétéronormé n’est pas seulement un récit sur des couples hétérosexuels : c’est une STRUCTURE — rencontre, mariage, reproduction, transmission, héritage. 👉 ⭐ La « queerness » d’un texte peut résider dans son refus du récit linéaire, du couple, de la descendance. (D’où la critique du « temps reproductif » chez Lee Edelman : la narration classique est organisée autour de l’enfant à venir.)

④ Il rouvre le canon. (Les Sonnets aux pronoms modifiés, Albertine transposée, les éditions expurgées.) ⚠️ Ce n’est pas de la révision militante : c’est de la PHILOLOGIE. On restitue ce qui a été altéré.


6. Les objections, et elles sont solides

(a) Le sur-décodage. ⚠️ Le risque majeur. Si tout signe d’intimité entre deux hommes devient un indice, on trouve du désir partout — y compris là où il n’y a que de l’amitié. 👉 Et cela produit un effet pervers : cela suppose que deux hommes ne peuvent pas s’aimer sans coucher ensemble, ce qui est une hypothèse contemporaine, et pauvre. (L’amitié virile antique, l’amour courtois entre chevaliers, la sensibilité romantique masculine — ces registres existent et ne sont pas des placards.)

(b) L’infalsifiabilité.Si l’absence de représentation est un « silence significatif » et la présence une « preuve », la thèse ne peut plus être réfutée. (Voir Popper.) 👉 Une lecture queer doit pouvoir dire ce qui la contredirait.

© L’anachronisme identitaire. (§4.)

(d) L’assignation. ⚠️ Le retournement contemporain : un auteur LGBT est aujourd’hui souvent ATTENDU sur son identité — le récit de coming out, du sida, de la transition. 👉 Il peut se voir refuser le droit d’écrire autre chose. (C’est exactement le geste de Baldwin en 1956 : refuser d’écrire ce qu’on attendait de lui. Voir aussi Le Bon Noir et le Mauvais Noir — Respectabilité et Double Standard : le prix de l’admission.)

(e) Et la tension interne, qu’il faut nommer. ⚠️ La théorie queer DISSOUT les identités — et les mouvements LGBT ont besoin d’identités pour exister politiquement. Ce n’est pas un détail : c’est une contradiction structurelle du champ. (Voir Intersectionnalité — Féminisme, Race et Queer.)


7. Ce qui reste

Trois acquis, indépendants de toute position militante :

  1. Des textes ont été ALTÉRÉS (les Sonnets), CENSURÉS (Hall, Wilde), TRANSPOSÉS (Proust, probablement). C’est un fait philologique, vérifiable.
  2. La catégorie « homosexuel » a une DATE (fin XIXᵉ), et elle a été produite par le discours médical avant d’être revendiquée. Cela change la façon de lire tout ce qui la précède.
  3. Et l’apport théorique le plus large déborde le sujet : ce qui passe pour la nature est ce qui n’a jamais eu à se justifier. La lecture queer est un cas particulier d’une opération générale — rendre visible la norme en l’observant depuis ce qu’elle exclut.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (6)