Art & Culture → Cinéma → Aire & mouvements (Amérique latine, depuis ~1955)
Enjeu global
Le cinéma latino-américain est l’un des plus politiquement engagés de l’histoire du cinéma. Né dans des sociétés marquées par les inégalités, la dictature et le sous-développement, il a inventé une esthétique propre : faire de la pauvreté de moyens une force, et du cinéma une arme de conscientisation. Plus récemment, une génération a conquis Hollywood et les grands festivals. L’enjeu : un cinéma tiraillé entre la révolution politique (les années 1960-70) et la reconnaissance mondiale (aujourd’hui).
Dimension technique / les grands mouvements
1. Le Cinema Novo (Brésil, ~1960-1972)
- Principe : un cinéma national, pauvre et engagé, contre le modèle hollywoodien et le sous-développement. Figure de proue : Glauber Rocha.
- Le manifeste : Rocha, “L’Esthétique de la faim” (Uma Estética da Fome, 1965) — assumer le dénuement technique (caméra à la main, peu de moyens) comme une esthétique révolutionnaire : la faim et la violence du peuple opprimé doivent se voir à l’écran. “La faim latino-américaine n’est pas seulement un symptôme alarmant : c’est le nerf de sa société.”
- Œuvres : Le Dieu noir et le Diable blond (Rocha, 1964), Antonio das Mortes (1969) ; le mysticisme du sertão, le cangaço (banditisme rural), le mélange de réel, de mythe et de réalisme magique.
2. Le Tercer Cine / “Troisième cinéma” (Argentine, fin 1960s)
- Principe : Fernando Solanas & Octavio Getino, manifeste “Vers un troisième cinéma” (1969) et le film-fleuve L’Heure des brasiers (La Hora de los hornos, 1968).
- La typologie : le “premier cinéma” = Hollywood (industrie, divertissement aliénant) ; le “deuxième cinéma” = le cinéma d’auteur (la Nouvelle Vague, individualiste, bourgeois) ; le “troisième cinéma” = un cinéma militant, collectif, anti-impérialiste, fait pour et avec le peuple, en dehors du système — un cinéma de combat (lien avec Pensée et Littérature Décoloniales, Fanon).
3. Autres foyers (années 60-80)
- Cuba : l’ICAIC post-révolution, Tomás Gutiérrez Alea (Mémoires du sous-développement, 1968).
- Bolivie : Jorge Sanjinés et le cinéma indigène.
- Contexte sombre : les dictatures (Brésil 1964, Argentine, Chili 1973) censurent, exilent et tuent des cinéastes — le cinéma engagé est durement réprimé.
4. La vague contemporaine (depuis ~2000) — la reconnaissance mondiale
- Les “trois amigos” mexicains : Alejandro González Iñárritu (Amours chiennes, Birdman et The Revenant, Oscars), Alfonso Cuarón (Y tu mamá también, Roma — Lion d’or et Oscars 2019), Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan 2006, La Forme de l’eau — Oscar) : le fantastique et le réalisme magique au sommet d’Hollywood.
- Carlos Reygadas (Mexique), Lucrecia Martel (Argentine, La Ciénaga, Zama — l’une des plus grandes cinéastes contemporaines), le “Nouveau cinéma argentin”, Kleber Mendonça Filho (Brésil), Pablo Larraín (Chili).
Dimension symbolique / les débats
1. L’esthétique de la pauvreté comme arme
- Thèse : Rocha renverse le manque en style — pas besoin des moyens d’Hollywood ; la rugosité, la violence, l’urgence sont le message. Influence majeure sur tout le cinéma du Sud et le cinéma indépendant (parallèle avec le cinéma africain et l’“esthétique de la faim”).
- Contradicteur : ce cinéma exigeant et politique a souvent eu peu de public populaire (paradoxe du cinéma “pour le peuple” vu surtout en festival) — le même dilemme que le cinéma d’auteur africain.
2. De la révolution à Hollywood : trahison ou victoire ?
- Thèse : la génération contemporaine (Cuarón, del Toro) a porté le cinéma latino au sommet mondial (Oscars, Lions d’or) — une reconnaissance et une fierté.
- Contradicteur : passer par Hollywood et le streaming (Netflix pour Roma), n’est-ce pas une forme d’absorption par le système que le Tercer Cine combattait ? Débat sur l’authenticité vs la mondialisation (voir Norman Ajari, Compression sur l’industrie).
En bref
- Le cinéma latino-américain : l’un des plus engagés au monde, né du sous-développement et de la dictature.
- Cinema Novo (Brésil, Glauber Rocha) : l’“esthétique de la faim” — la pauvreté de moyens comme arme révolutionnaire.
- Tercer Cine (Solanas/Getino, 1969) : un troisième cinéma militant et anti-impérialiste, contre Hollywood (1er) et le cinéma d’auteur (2e).
- Durement réprimé par les dictatures (Brésil, Argentine, Chili) dans les années 60-70.
- Vague contemporaine : les trois amigos mexicains (Iñárritu, Cuarón, del Toro) au sommet d’Hollywood, Lucrecia Martel — entre reconnaissance mondiale et risque d’absorption.
🔗 Notes connexes
- Le Cinéma Africain (autre cinéma du Sud, esthétique de la faim) · Pensée et Littérature Décoloniales · Frantz Fanon (cinéma de combat)
- Le Réalisme Magique (réel + mythe, commun à la culture latino) · La Nouvelle Vague (le “2e cinéma” critiqué par le Tercer Cine)
- Le Lieu au Cinéma · Couleur au cinéma · Compression · Norman Ajari · Art & Culture
Fiches qui citent celle-ci (2)
- Le Réalisme Magique Littérature
- Le Cinéma Africain Art & Culture