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Pensée et Littérature Décoloniales

Littérature & Sciences humaines → Courants critiques → Panorama (anticolonial, postcolonial, décolonial) — "Décolonial" recouvre un vaste ensemble d'œuvres — romans, essais, philosophie, histoire,…

Littérature & Sciences humaines → Courants critiques → Panorama (anticolonial, postcolonial, décolonial)


Enjeu global

“Décolonial” recouvre un vaste ensemble d’œuvres — romans, essais, philosophie, histoire, critique littéraire — unies par une conviction : la colonisation ne s’est pas arrêtée avec les indépendances. Elle a laissé des structures durables de domination matérielles (économie, géopolitique) mais surtout mentales et culturelles — dans les savoirs, la langue, l’imaginaire, l’image de soi des colonisés. L’enjeu commun : décoloniser non seulement les territoires, mais les esprits et les savoirs. Mais ce champ est traversé de courants rivaux qu’il faut distinguer (anticolonial, postcolonial, décolonial), et il est aujourd’hui l’un des plus disputés des sciences humaines.

Les trois grands courants (à ne pas confondre)

1. La pensée anticoloniale classique (~1950-1960)

Écrite pendant les luttes d’indépendance, par des intellectuels du Sud. Tonalité : combat, urgence, libération.

  • Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) : la colonisation “ensauvage” le colonisateur lui-même ; lien entre nazisme et colonialisme. Voir la Négritude.
  • Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs, 1952 ; Les Damnés de la Terre, 1961) : la figure majeure. Analyse psychiatrique de l’aliénation coloniale (le colonisé intériorise le regard du colon, se veut blanc), et théorie de la violence libératrice comme réappropriation de soi. Préface de Sartre.
  • Albert Memmi (Portrait du colonisé, 1957) : la relation coloniale enferme colon et colonisé dans des rôles qui les déshumanisent tous deux.
  • Œuvres littéraires : le roman de la décolonisation (Kateb Yacine Nedjma, Chinua Achebe Things Fall Apart, 1958 — réécrire l’Afrique du point de vue africain contre le roman colonial).

2. Les études postcoloniales (postcolonial studies, ~1980, monde anglophone)

Nées dans les universités anglo-américaines, plutôt théoriques, marquées par le post-structuralisme (Foucault, Derrida).

  • Edward Said (L’Orientalisme, 1978) : texte fondateur. L’Occident a construit un “Orient” fantasmé (exotique, despotique, irrationnel) à travers ses savoirs et sa littérature — un discours de pouvoir qui justifie la domination. Le savoir n’est pas neutre, il est complice de l’empire (héritage de Gramsci et de Foucault, voir Émergence).
  • Gayatri Spivak (“Les subalternes peuvent-elles parler ?”, 1988) : peut-on faire entendre la voix des dominés sans la trahir, sans parler “à leur place” ? Critique aussi le féminisme occidental qui prétend “sauver” les femmes du Sud.
  • Homi Bhabha : les concepts d’hybridité (les cultures coloniales se mélangent, ne sont jamais pures) et de mimétisme (le colonisé imite le colon, ce qui subvertit autant qu’il soumet).

3. Le courant décolonial latino-américain (decolonialidad, ~2000)

Distinct des postcolonial studies : il vient d’Amérique latine et remonte plus loin (1492, la conquête des Amériques, pas seulement les empires du XIXe s.).

  • Aníbal Quijano : la “colonialité du pouvoir” — la colonisation a inventé la “race” comme principe de hiérarchie mondiale du travail et des peuples, structure qui survit à la décolonisation.
  • Walter Mignolo : la “colonialité du savoir” — la modernité européenne s’est posée comme le savoir universel en disqualifiant les autres (“désobéissance épistémique”, penser depuis les Suds).
  • Enrique Dussel : la “philosophie de la libération”, critique de l’eurocentrisme philosophique.
  • Distinction clé : “moderne/colonial” — pour ce courant, la modernité européenne (Lumières, progrès) a pour face cachée la colonialité ; l’une ne va pas sans l’autre.

Les historiens et la critique des savoirs

  • Les Subaltern Studies (Ranajit Guha, Inde, années 1980) : réécrire l’histoire de l’Inde “par en bas”, du point de vue des paysans et dominés, contre l’histoire coloniale et contre l’histoire nationaliste élitiste (héritage marxiste, cf. l’histoire “par en bas”).
  • Dipesh Chakrabarty (Provincialiser l’Europe, 2000) : l’Europe se pense comme le centre et la norme de l’Histoire universelle ; il faut la “provincialiser”, la traiter comme une région parmi d’autres.
  • V. Y. Mudimbe (The Invention of Africa, 1988) : “l’Afrique” est en partie une invention du discours occidental (voir La Philosophie Africaine).
  • Achille Mbembe (De la postcolonie, 2000 ; Critique de la raison nègre, 2013) : penseur majeur contemporain, concept de nécropolitique (le pouvoir colonial/postcolonial comme pouvoir de faire mourir).

Dimension symbolique / les grands débats

1. Décoloniser les savoirs : libération ou relativisme ?

  • Thèse : prétendre à un savoir “universel et neutre” masque souvent un point de vue occidental érigé en norme. Décoloniser, c’est pluraliser les savoirs, écouter les voix tues.
  • Contradicteur : les critiques (dont des universalistes de gauche) répondent que pousser à l’extrême, cela mène au relativisme (chaque groupe sa “vérité”) et risque de renoncer à l’universel — or l’universalisme (droits de l’homme, raison) a aussi été l’arme des colonisés (Césaire, Fanon réclamaient un universel réel, pas son abandon). Débat parallèle à celui de la philosophie africaine.

2. Race vs classe : décolonial contre marxisme

  • Thèse : la pensée décoloniale met la race et la colonialité au centre, là où le marxisme classique privilégiait la classe (voir Marx, Marxisme et Luttes Identitaires).
  • Contradicteur : des marxistes (Vivek Chibber) accusent le postcolonialisme de diluer la lutte des classes dans le culturel et l’identitaire, et de sous-estimer le capitalisme. Inversement, les décoloniaux reprochent au marxisme son eurocentrisme (un schéma d’histoire né en Europe, plaqué sur le monde).

3. Une pensée critique ou une idéologie ? (la controverse française)

  • Thèse : en France particulièrement, le “décolonial” est devenu un objet de polémique politique vive — outil d’émancipation pour les uns.
  • Contradicteur : pour ses détracteurs (dont des universalistes républicains), il importerait des grilles communautaristes américaines, essentialiserait les identités et menacerait l’universalisme républicain. Débat très chargé, à manier avec distance critique.

4. Décoloniser la langue et la forme littéraire

  • Thèse : pour beaucoup d’écrivains, le combat est aussi formel — faut-il écrire dans la langue du colonisateur ? Ngũgĩ wa Thiong’o (Decolonising the Mind, 1986) choisit d’abandonner l’anglais pour le kikuyu ; d’autres (Achebe) “tordent” l’anglais pour y faire entrer l’Afrique. La créolité (Glissant, Chamoiseau : le “Tout-Monde”, l’éloge du métissage) propose une voie créatrice plutôt que de rupture.
  • Contradicteur : écrire dans la langue dominante touche un public mondial mais au risque de rester dans son cadre ; écrire dans la langue locale est radical mais limite l’audience. Tension jamais résolue (voir La Philosophie Africaine, Wiredu et la décolonisation conceptuelle).

En bref

  1. Idée commune : la colonisation survit aux indépendances dans les structures, les savoirs et les esprits — il faut décoloniser au-delà des territoires.
  2. Trois courants à distinguer : anticolonial (Fanon, Césaire, Memmi — pendant les luttes), postcolonial (Said, Spivak, Bhabha — théorie anglophone), décolonial (Quijano, Mignolo — Amérique latine, colonialité depuis 1492).
  3. Côté histoire/savoirs : Subaltern Studies, Chakrabarty (“provincialiser l’Europe”), Mudimbe, Mbembe (nécropolitique).
  4. Débats majeurs : universalisme vs relativisme, race vs classe (face au marxisme), la polémique française, décoloniser la langue.
  5. Côté littéraire : Achebe, Kateb Yacine, Ngũgĩ wa Thiong’o, la créolité (Glissant, Chamoiseau).

🔗 Notes connexes