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La Décolonisation

Histoire → Le plus grand transfert de souveraineté de l'histoire — et il n'a presque jamais été accordé, il a été arraché — En 1914, les puissances européennes contrôlent environ 85 % des terres…

Histoire → Le plus grand transfert de souveraineté de l’histoire — et il n’a presque jamais été accordé, il a été arraché


L’essentiel

En 1914, les puissances européennes contrôlent environ 85 % des terres émergées. En 1975, il ne reste presque rien. En trente ans (~1945-1975), une centaine d’États naissent et l’ONU passe de 51 à plus de 150 membres.

Le fait à ne jamais oublier : les empires n’ont presque jamais « donné » l’indépendance. Ils l’ont concédée parce qu’ils ne pouvaient plus faire autrement.

1. Pourquoi ça craque (les cinq causes)

  1. La Seconde Guerre mondiale a détruit le prestige européen. La France est battue en six semaines (1940) ; les Britanniques et les Néerlandais sont humiliés en Asie par le Japon (Singapour, 1942). 👉 Le maître a été vaincu sous les yeux des colonisés. Le mythe de l’invincibilité blanche est mort.
  2. Le retour des soldats coloniaux. Des centaines de milliers d’Africains, d’Indiens, de Maghrébins, d’Indochinois se sont battus pour la liberté de la métropole. Ils réclament la leur. (Et beaucoup ont vu que le colon saignait comme eux.) Le massacre de Thiaroye (Sénégal, 1944 : des tirailleurs réclamant leur solde fusillés par l’armée française) est le symbole de la trahison.
  3. La contradiction idéologique est devenue intenable. On ne peut pas combattre le nazisme au nom de la liberté, signer la Charte de l’Atlantique (1941, « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ») et la Déclaration universelle (1948) — et maintenir des indigènes sans droits. Les colonisés retournent contre l’Europe SES propres principes. C’est la faille par où tout s’effondre. Voir Le Nationalisme, La Justice.
  4. Les deux nouvelles superpuissances sont anticoloniales — chacune pour ses raisons : les USA (par idéologie, et pour ouvrir les marchés fermés des empires) et l’URSS (par doctrine, et pour recruter des alliés). Suez, 1956 est le moment de vérité : Français et Britanniques envahissent l’Égypte de Nasseret Washington et Moscou les forcent, ensemble, à se retirer. 👉 L’humiliation est totale : Londres et Paris comprennent qu’ils ne sont plus des puissances mondiales.
  5. Ça coûte trop cher. Les guerres coloniales ruinent les métropoles.

2. Les trois modèles (à retenir)

Modèle Logique Exemples
NÉGOCIÉ la métropole lâche avant la guerre Inde (1947), Ghana (1957), l’essentiel de l’Afrique française (1960 : « l’année de l’Afrique », 17 États)
ARRACHÉ PAR LA GUERRE la métropole s’accroche Indochine (1946-54), Algérie (1954-62), Kenya, Angola, Mozambique
PAR EFFONDREMENT la métropole s’écroule chez elle Portugal (la Révolution des Œillets, 1974 → indépendances immédiates)

👉 Ce qui détermine le modèle n’est pas la générosité du colonisateur : c’est la présence de COLONS. Là où il y a une population européenne installée (Algérie, Rhodésie, Kenya, Afrique du Sud), on se bat. Parce qu’il ne s’agit plus d’un drapeau : il s’agit de terres et de maisons.

3. Les figures et les idées

  • Gandhi : la non-violence (satyagraha) — mais l’indépendance indienne (1947) s’achève dans la PARTITION avec le Pakistan : ~1 million de morts, 10 à 15 millions de déplacés. La plus grande migration forcée de l’histoire. La décolonisation a fabriqué ses propres tragédies.
  • Nasser, Nehru, Tito : le Mouvement des non-alignés (Bandung 1955, Belgrade 1961) — une troisième voie, ni Washington ni Moscou. Le « tiers-monde » (mot d’Alfred Sauvy, 1952, sur le modèle du « tiers état ») veut EXISTER, pas choisir un camp.
  • Frantz FANON (Les Damnés de la terre, 1961) : la colonisation est une violence permanente, et elle fabrique chez le colonisé un sentiment d’infériorité intériorisée. 👉 Sa thèse la plus dérangeante : la violence de libération est « désintoxicante » — elle rend au colonisé sa dignité. ⚠️ C’est une thèse contestée et dangereuse — mais on ne peut pas comprendre le XXᵉ siècle sans la connaître. Voir Violence, Pensée et Littérature Décoloniales.
  • Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) : l’argument qui frappe le plus fort — le nazisme n’est pas une exception européenne : c’est le colonialisme APPLIQUÉ AUX EUROPÉENS. « On s’étonne, on s’indigne […] mais on ne s’était pas indigné quand on l’appliquait à des peuples non-européens. » Voir Hitler, Himmler.

4. Et après ? Le piège

L’indépendance politique n’a presque jamais produit l’indépendance réelle.

  • Les FRONTIÈRES sont celles du colonisateur — tracées à la règle (Berlin, 1884-85), coupant les ethnies, en soudant d’autres de force. L’OUA a choisi en 1964 de les MAINTENIR (par peur d’un chaos généralisé). 👉 Les États africains sont donc des États sans nation — ils ont dû fabriquer une nation APRÈS coup. C’est exactement le problème analysé dans Le Nationalisme.
  • Le NÉOCOLONIALISME : les anciennes métropoles gardent la monnaie (le franc CFA), les bases militaires, les contrats miniers et pétroliers, les réseaux politiques. La « Françafrique » se met en place au moment même des indépendances — et de Gaulle en est le maître d’œuvre. L’indépendance a été accordée d’une main et reprise de l’autre.
  • Les guerres froides par procuration : le Congo (l’assassinat de Lumumba, 1961, avec la complicité belge et américaine), l’Angola, la Corne de l’Afrique. Les nouveaux États deviennent des CHAMPS DE BATAILLE pour les blocs. Voir La Crise des Missiles de Cuba, La Guerre du Vietnam.
  • Les dictatures : dans de nombreux pays, le parti unique de libération devient le parti unique tout court. Le libérateur devient le tyran — Weber l’avait prévu : le charisme se routinise (voir Le Charisme).

Dimension symbolique

  • La colonisation a été justifiée par un DISCOURS, et c’est ce discours qu’il faut connaître : la « mission civilisatrice », le « fardeau de l’homme blanc » (Kipling), l’universalisme. 👉 La leçon la plus dure : si mes valeurs sont universelles, les imposer devient un service rendu. L’humanisme peut être la meilleure justification de la domination. Voir Le Nationalisme, Le Soufisme et les Sages de Perse (l’orientalisme).
  • Le silence français. La France a mis quarante ans à appeler la guerre d’Algérie une « guerre » (loi de 1999 ; jusque-là : « opérations de maintien de l’ordre »). On ne solde pas ce qu’on ne nomme pas. C’est la leçon de Tito et celle du Vél’ d’Hiv de Chirac. Voir Devoir de mémoire.
  • Et une honnêteté nécessaire : la décolonisation est juste et nécessaireet elle a produit des partitions, des guerres civiles, des dictatures et des famines. Les deux propositions sont vraies. Reconnaître la seconde ne justifie EN RIEN la colonisation — celle-ci avait aussi produit famines, massacres et exploitation. Mais refuser de la voir, c’est faire de l’histoire un conte moral. Voir L’Esprit Critique.

À retenir

En 1914, l’Europe contrôle ~85 % des terres ; en 1975, presque plus rien — une centaine d’États naissent en trente ans. L’indépendance n’a presque jamais été donnée : elle a été arrachée. Cinq causes : la Seconde Guerre mondiale détruit le prestige européen (le maître a été vaincu sous les yeux des colonisés) ; les soldats coloniaux reviennent et réclament leur liberté (Thiaroye) ; la contradiction idéologique devient intenable (les colonisés retournent contre l’Europe SES propres principes — c’est la faille décisive) ; les deux superpuissances sont anticoloniales (Suez 1956 : USA et URSS forcent ensemble Paris et Londres à reculer) ; et ça coûte trop cher. Trois modèles — négocié (Inde, 1960 en Afrique française), arraché par la guerre (Indochine, Algérie), ou par effondrement (Portugal, 1974). 👉 Ce qui décide, ce n’est pas la générosité du colonisateur : c’est la présence de COLONSlà où il y a des Européens installés, on se bat, parce qu’il ne s’agit plus d’un drapeau mais de terres. Les idées : Fanon (la violence coloniale fabrique une infériorité intériorisée) et Césaire (« le nazisme, c’est le colonialisme appliqué aux Européens »). Et après ? Les frontières restent celles du colonisateur (des États sans nation, qui doivent en fabriquer une après coup), le néocolonialisme s’installe (franc CFA, bases, Françafrique), les nouveaux États deviennent des champs de bataille de la guerre froide, et les partis de libération deviennent des partis uniques. Enfin, l’honnêteté : la décolonisation est justeet elle a produit partitions et dictatures. Les deux sont vraies ; refuser la seconde, c’est faire de l’histoire un conte moral.

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