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La Guerre Froide

Un affrontement global entre deux superpuissances qui ne se sont jamais directement combattues. C'est ce qui la définit, et c'est ce qui la rend étrange : une guerre où les deux protagonistes ne se…


1. La définition, et elle est précise

Un affrontement global entre deux superpuissances qui ne se sont jamais directement combattues.

C’est ce qui la définit, et c’est ce qui la rend étrange : une guerre où les deux protagonistes ne se sont jamais tiré dessus. Ils se sont affrontés partout ailleurs — en Corée, au Vietnam, en Afghanistan, en Angola, au Nicaragua — par procuration, et par tous les moyens sauf l’affrontement direct : idéologie, espionnage, économie, sport, cinéma, conquête spatiale.

Raymond Aron a donné la formule qui reste la meilleure : « Paix impossible, guerre improbable. »

La raison de cette retenue a un nom : la bombe.


2. La chronologie utile

| 1945-47 — la rupture | Yalta et Potsdam. Churchill, mars 1946 : « un rideau de fer s’est abattu sur le continent. » 1947 : doctrine Truman (« contenir » le communisme) et plan Marshall (13 milliards de dollars pour reconstruire l’Europe — et l’arrimer à l’Ouest). L’URSS interdit à ses satellites de l’accepter. C’est l’acte de naissance des deux blocs. | | 1948-53 — la tension maximale | Coup de Prague (1948). Blocus de Berlin (1948-49) : Staline coupe les accès terrestres, les Occidentaux ravitaillent la ville par un pont aérien de 11 mois — ~277 000 vols. Il n’a pas tiré. Création de l’OTAN (1949). L’URSS obtient la bombe (août 1949) — bien plus tôt que prévu, grâce à l’espionnage. 1949 : la Chine devient communiste. 1950-53 : guerre de Corée (~3 millions de morts), le premier conflit chaud. | | 1953-62 — la coexistence armée | Mort de Staline. Khrouchtchev dénonce ses crimes (rapport secret, 1956) — puis écrase Budapest la même année. 1957 : Spoutnik. 1961 : le mur de Berlin. Octobre 1962 : la crise de Cuba — voir §3. | | 1963-79 — la Détente | Téléphone rouge, traités de limitation des armements (SALT), Helsinki (1975). Mais les guerres par procuration continuent : Vietnam (~3 millions de morts), Chili (coup d’État du 11 septembre 1973), Angola. | | 1979-85 — la guerre fraîche | L’URSS envahit l’Afghanistan (déc. 1979). Reagan parle de « l’empire du mal », lance l’IDS (« guerre des étoiles »). 1983 : l’incident Petrov — voir §3. | | 1985-91 — l’effondrement | Gorbatchev : glasnost (transparence) et perestroïka (restructuration). 1989 : chute du mur de Berlin (9 novembre) — et les régimes de l’Est tombent en quelques mois, presque sans violence (sauf en Roumanie). 26 décembre 1991 : dissolution de l’URSS. |


3. La bombe, et les deux fois où le monde a failli finir

La logique de la dissuasion porte un nom et un acronyme parfait : MAD — Mutual Assured Destruction (« destruction mutuelle assurée » ; mad signifie « fou » en anglais, et le jeu de mots est délibéré).

Le principe : si chacun peut détruire l’autre même après avoir été frappé le premier (grâce aux sous-marins lanceurs d’engins, indétectables), alors attaquer revient à se suicider. Donc personne n’attaque.

C’est une paix fondée sur la terreur, et elle a fonctionné. C’est le fait le plus troublant du XXᵉ siècle : la seule période sans guerre entre grandes puissances depuis des siècles est celle où elles pouvaient s’anéantir.

Mais elle a failli échouer deux fois.

(a) La crise des missiles de Cuba (16-28 octobre 1962). L’URSS installe des missiles nucléaires à 150 km de la Floride. Kennedy impose un blocus. Treize jours. Ce qu’on a appris depuis, et qui glace : le 27 octobre, un sous-marin soviétique B-59, harcelé par des grenades de semonce américaines, coupé de Moscou depuis des jours, a envisagé de lancer une torpille nucléaire. Le lancement exigeait l’accord de trois officiers. Deux ont dit oui. Le troisième, Vassili Arkhipov, a dit non. Voir La Crise des Missiles de Cuba.

(b) Stanislav Petrov, 26 septembre 1983. Le système d’alerte soviétique signale cinq missiles américains en approche. La procédure impose de transmettre — ce qui aurait déclenché une riposte. Petrov, officier de garde, juge que c’est une fausse alerte (« une vraie attaque n’enverrait pas cinq missiles ») et ne transmet pas. C’était un reflet du soleil sur des nuages d’altitude. Il n’a été ni décoré ni promu ; il a été réprimandé pour mauvaise tenue de son journal de bord.

👉 Ces deux hommes ont désobéi. Le monde existe parce que la chaîne de commandement a cédé deux fois au jugement individuel. C’est un argument redoutable contre la doctrine de la dissuasion : un système qui n’a survécu que grâce à l’insubordination n’est pas un système fiable.


4. Pourquoi l’URSS s’est effondrée

Il n’y a pas une cause, et il faut se méfier des récits simples.

L’économie. La planification était incapable d’innover et de produire de la qualité. La course aux armements a englouti ~15-20 % du PIB soviétique (contre ~5-6 % aux États-Unis) : l’URSS a fait jeu égal militairement en se ruinant. La chute du prix du pétrole dans les années 1980 achève le budget.

L’Afghanistan (1979-89) : le « Vietnam soviétique ». ~15 000 morts soviétiques, une défaite, une armée démoralisée.

Gorbatchev lui-même. Il voulait sauver le système en le réformant. Il l’a tué. La glasnost a libéré une parole qui a immédiatement délégitimé le régime ; la perestroïka a désorganisé l’économie sans créer de marché. C’est le cas d’école de la thèse de Tocqueville : un régime autoritaire n’est jamais plus fragile qu’au moment où il commence à se réformer.

Et la société civile : Solidarność en Pologne (Wałęsa, 1980), l’Église, les dissidents, la Charte 77. On l’oublie souvent au profit du duel Reagan-Gorbatchev.

⚠️ La thèse « Reagan a gagné la guerre froide » est populaire et très contestée. La pression militaire américaine a compté, mais le système soviétique se décomposait de l’intérieur depuis les années 1970, et la décision de ne pas envoyer les chars en 1989 — contrairement à 1956 et 1968 — est celle de Gorbatchev, pas de Reagan.


5. Ce qu’il faut savoir dire

Elle n’a été « froide » qu’en Europe. ~20 millions de morts dans les conflits périphériques. Corée, Vietnam, Cambodge, Angola, Amérique latine. Pour les Vietnamiens ou les Angolais, la guerre froide fut brûlante. L’expression même est eurocentrée, et il faut le savoir.

Les deux camps ont soutenu des dictatures. L’URSS a écrasé Budapest et Prague. Les États-Unis ont renversé Mossadegh en Iran (1953), Árbenz au Guatemala (1954), soutenu Pinochet, Suharto, Mobutu, les colonels grecs. La « défense du monde libre » a très souvent consisté à installer des tyrans. Le dire n’établit aucune équivalence entre les régimes — la différence entre une démocratie qui soutient des dictateurs et une dictature reste réelle — mais l’ignorer produit un récit faux.

« La fin de l’Histoire » (Fukuyama, 1992). Après 1991, la thèse selon laquelle la démocratie libérale n’aurait plus de rival idéologique. Elle a été spectaculairement démentie — par l’islamisme, par la Chine (qui prouve qu’on peut être capitaliste et autoritaire), par le retour des nationalismes. Fukuyama lui-même s’en est largement départi. C’est un excellent cas d’école : une thèse peut être brillante, cohérente, et complètement fausse — et le devenir en dix ans.


Dimension symbolique

La guerre froide est le seul conflit de l’histoire où la victoire était impossible et la défaite était totale. On ne pouvait pas gagner ; on pouvait seulement ne pas perdre — et ne pas perdre, c’était ne pas déclencher.

Elle a donc produit une forme de rationalité inédite : une paix qui ne repose ni sur la confiance, ni sur le droit, ni sur la morale, mais sur la certitude partagée d’une destruction mutuelle. C’est peut-être la construction politique la plus cynique et la plus efficace jamais mise en œuvre — et elle tient toujours : la dissuasion est aujourd’hui encore la doctrine de neuf États.

Mais elle a un défaut structurel qu’il faut voir clairement. Elle suppose que les deux camps soient rationnels, informés, et qu’aucun accident ne survienne. Or la crise de Cuba et l’incident Petrov montrent que le système a été sauvé, deux fois, par un homme qui a refusé d’appliquer la procédure. Autrement dit : la dissuasion n’a pas fonctionné parce qu’elle était bien conçue ; elle a fonctionné parce que, deux fois, quelqu’un a désobéi.

Et c’est là qu’elle rejoint Arendt et La Shoah par un chemin inattendu : le XXᵉ siècle a été détruit par des hommes qui obéissaient, et sauvé par des hommes qui n’ont pas obéi.


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