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La Guerre du Vietnam

Histoire → La première guerre perdue à la télévision — ~1955-1975 (engagement massif américain : 1965-1973). Les États-Unis échouent à empêcher la réunification du Vietnam sous un régime communiste.

Histoire → La première guerre perdue à la télévision


L’essentiel

~1955-1975 (engagement massif américain : 1965-1973). Les États-Unis échouent à empêcher la réunification du Vietnam sous un régime communiste.

Bilan : ~58 000 morts américains — et 1,5 à 3 millions de morts vietnamiens (les estimations varient énormément ; l’écart des chiffres est lui-même un fait politique). Plus de bombes larguées sur l’Indochine que par TOUS les belligérants pendant TOUTE la Seconde Guerre mondiale.

Et ils perdent quand même.

1. L’origine : une élection annulée

Tout part de la fin de la guerre d’Indochine. Genève (1954) coupe le Vietnam provisoirement en deux, avec des élections de réunification prévues pour 1956.

Elles n’ont jamais eu lieu — parce qu’il était certain que Hô Chi Minh les gagnerait. (Eisenhower l’écrira : ~80 % des voix.)

👉 La guerre du Vietnam commence donc par le REFUS d’un vote. Une guerre menée au nom du « monde libre » commence par l’annulation d’une élection. Toute la contradiction américaine est là, dès le premier jour. Voir La Démocratie, Idéologie.

2. La doctrine : les dominos

La « théorie des dominos » : si le Vietnam tombe, le Laos, le Cambodge, la Thaïlande, l’Indonésie tomberont en chaîne. Il faut donc tenir, quel qu’en soit le prix.

L’engrenage : le prétexte du golfe du Tonkin (août 1964) — un incident naval en partie inventé (le second « attaque » n’a jamais eu lieu, ce qui a été reconnu depuis) — permet à Johnson d’obtenir du Congrès un blanc-seing militaire. 👉 Une guerre majeure déclenchée sur un fait faux. Souvenez-vous-en quand on vous vendra la prochaine. Voir L’Esprit Critique, Propagande.

3. Pourquoi la première puissance du monde perd

  • La supériorité matérielle est écrasante… et inutile. B-52, hélicoptères, napalm, agent orange (défoliant : ~20 % des forêts du Sud vietnamien détruites ; des centaines de milliers de victimes, malformations sur plusieurs générations — y compris chez les vétérans américains).
  • Mais on ne peut pas bombarder une IDÉE. L’ennemi n’a pas de front, pas de ville à prendre, pas de capitale à faire tomber. La piste Hô Chi Minh (à travers le Laos et le Cambodge) est bombardée sans relâche — et elle fonctionne toujours.
  • La guerre est une guerre de LIBÉRATION NATIONALE avant d’être communiste. Les Américains n’ont jamais compris cela : ils ont vu un pion de Moscou et Pékin là où il y avait un nationalisme vietnamien vieux de mille ans (les Vietnamiens ont combattu la Chine pendant des siècles). Ils se sont battus contre une idéologie ; on leur opposait un pays. Voir Le Nationalisme.
  • Le « body count » : faute de pouvoir mesurer le territoire gagné, l’état-major mesure les cadavres — et ce critère absurde pousse à gonfler les chiffres et à tuer des civils. Quand on ne sait pas ce qu’on mesure, on mesure ce qu’on peut compter. Voir La Mesure en Science.

4. L’offensive du Têt (janvier 1968) — le tournant

Le Việt Cộng attaque simultanément une centaine de villes, et pénètre jusque dans l’enceinte de l’ambassade américaine à Saïgon.

⚠️ MILITAIREMENT, C’EST UNE DÉFAITE ÉCRASANTE POUR EUX : le Việt Cộng est détruit comme force organisée, il perd des dizaines de milliers d’hommes, et le soulèvement populaire attendu n’a pas lieu.

👉 ET POURTANT ILS GAGNENT. Parce que les Américains le voient à la télévision. Depuis trois ans, on leur répétait que la guerre était presque gagnée, que l’ennemi était exsangue. Et voilà l’ennemi dans l’ambassade. Walter Cronkite, le journaliste le plus respecté d’Amérique, conclut en direct que la guerre est inganable. Johnson aurait dit : « Si j’ai perdu Cronkite, j’ai perdu l’Amérique. » Un mois plus tard, il renonce à se représenter.

La guerre du Vietnam est la première guerre où la perception a battu les faits. Le Têt est une défaite militaire transformée en victoire politique — par l’image. C’est l’acte de naissance de la guerre médiatique. Voir Propagande, Les Réseaux Sociaux, Le Drone.

5. Les images qui ont tué la guerre

Trois photographies ont pesé plus que trois divisions :

  • L’exécution de Saïgon (Eddie Adams, 1968) : un général sud-vietnamien abat un prisonnier d’une balle dans la tempe, devant l’objectif. (Adams a passé sa vie à regretter cette photo — elle ne disait pas tout du contexte. Mais elle a été plus forte que tous les contextes.)
  • La fillette au napalm (Nick Út, 1972) : Kim Phúc, 9 ans, nue et brûlée, courant sur une route.
  • My Lai (mars 1968, révélé en 1969) : le massacre de ~500 civils — vieillards, femmes, enfants — par une compagnie américaine. Le lieutenant Calley est le seul condamné, et il fera trois ans en résidence surveillée.

👉 La guerre est perdue dans les salons américains, pas dans la jungle. Voir La Vue, Esthétique - La Visibilité de l’Invisible.

6. La fin

  • 1973 : accords de Paris, retrait américain.
  • 30 avril 1975 : chute de Saïgon. L’image des hélicoptères évacuant l’ambassade depuis le toit, et des Vietnamiens s’y accrochant, est l’un des symboles les plus forts du XXᵉ siècle.
  • Le Cambodge voisin bascule : les Khmers rouges prennent Phnom Penh (avril 1975) et exterminent ~1,5 à 2 millions de personnes — un quart de la population. Le chaos régional produit par la guerre a rendu ce régime possible. La déstabilisation a un coût qu’on paie longtemps après.

Dimension symbolique

  • Le « syndrome du Vietnam » structure la politique américaine pendant trente ans : peur des pertes, refus de l’engagement terrestre, obsession de la « guerre propre ». 👉 C’est de là que vient, en droite ligne, la guerre par DRONE : tuer sans exposer, donc sans images de cercueils, donc sans coût politique. Le Vietnam a enseigné à l’Amérique non pas à ne plus faire la guerre, mais à la rendre invisible.
  • La contre-culture. La guerre a fait la génération de 68, le rock, le mouvement des droits civiques (Muhammad Ali refuse l’incorporation ; Martin Luther King dénonce la guerre). Et l’injustice de la conscription : les fils de bonne famille obtenaient des sursis universitaires ; ce sont les pauvres et les Noirs qui sont partis. Voir Bourdieu, stratification sociale.
  • La leçon jamais apprise. Afghanistan, Irak : une puissance militaire écrasante, une population qui ne veut pas de vous, une victoire impossible à définir, un retrait humiliant. On a rejoué le film deux fois. Voir L’Esprit Critique.

À retenir

~1955-1975. Elle commence par le REFUS d’un vote : les élections de réunification prévues à Genève pour 1956 sont annulées parce que Hô Chi Minh allait les gagnerune guerre menée au nom du « monde libre » commence en annulant une élection. Elle est déclenchée sur un fait faux (le golfe du Tonkin, 1964 : le second incident n’a jamais eu lieu). Bilan : ~58 000 morts américains, 1,5 à 3 millions de Vietnamiens, et plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi la première puissance du monde perd : on ne peut pas bombarder une idée ; l’ennemi n’a ni front ni capitale ; et surtout c’était une guerre de libération NATIONALE avant d’être communiste — les Américains se battaient contre une idéologie ; on leur opposait un pays. LE TÊT (1968) est le tournant, et c’est un paradoxe : militairement, c’est une défaite écrasante pour le Việt Cộnget pourtant il gagne, parce que l’Amérique le voit à la télévision après trois ans de promesses de victoire (« si j’ai perdu Cronkite, j’ai perdu l’Amérique » — Johnson renonce un mois plus tard). 👉 C’est la première guerre où la perception a battu les faits — trois photos (l’exécution de Saïgon, la fillette au napalm, My Lai) ont pesé plus que trois divisions. La guerre est perdue dans les salons américains, pas dans la jungle. Et l’héritage : le « syndrome du Vietnam » mène en droite ligne au DRONEtuer sans exposer, donc sans images, donc sans coût politique. Le Vietnam n’a pas appris à l’Amérique à ne plus faire la guerre : il lui a appris à la rendre invisible.

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