L'Encyclopédie

La Chine — Puissance et Fragilités

On ne comprend rien à la politique étrangère chinoise si l'on ignore ce récit. Il n'est pas un ornement : c'est la matrice officielle du régime, enseignée à l'école, mobilisée dans chaque discours.


1. Le point de départ : le « siècle d’humiliation »

On ne comprend rien à la politique étrangère chinoise si l’on ignore ce récit. Il n’est pas un ornement : c’est la matrice officielle du régime, enseignée à l’école, mobilisée dans chaque discours.

1839-1949 : le siècle d’humiliation. Les guerres de l’opium (la Grande-Bretagne fait la guerre à la Chine pour l’obliger à acheter de la drogue — le fait est exact, et il faut le dire ainsi), les « traités inégaux », les concessions étrangères, le sac du Palais d’été (1860), l’invasion japonaise, le massacre de Nankin (1937).

👉 La Chine passe de ~1/3 du PIB mondial vers 1820 à une nation dépecée en un siècle. Ce n’est pas une lecture militante : c’est ce que disent les chiffres de Maddison.

D’où la doctrine centrale, et elle explique presque tout : « Plus jamais. » La souveraineté est sacrée, l’ingérence occidentale est illégitime par principe, et l’unité territoriale n’est pas négociable — parce que la désunion, dans le récit chinois, est ce qui a permis le dépeçage.

Le régime tire de là sa légitimité, et c’est le point capital : le PCC ne se légitime plus par le communisme (il n’y croit plus). Il se légitime par un contrat implicite : nous vous rendons la puissance et la prospérité ; vous nous laissez le pouvoir. Voir §5 pour ce que cela implique.


2. La puissance : les faits

L’économie. ~2ᵉ PIB mondial en dollars courants, 1ᵉʳ en parité de pouvoir d’achat depuis ~2014. Croissance de ~5 % en 2025 — mais le ralentissement est net (4,5 % au dernier trimestre).

L’industrie. La Chine produit environ 30 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale — davantage que les États-Unis, le Japon et l’Allemagne réunis. Elle est l’atelier du monde, et elle n’est plus seulement l’atelier : elle domine désormais les panneaux solaires (~80 % de la production mondiale), les batteries, les véhicules électriques, les terres rares (~60-70 % de l’extraction, et surtout ~85-90 % du RAFFINAGE — c’est là qu’est le goulot d’étranglement réel).

Les Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road, lancées en 2013) : des centaines de milliards investis dans les ports, les routes, les chemins de fer, de l’Asie centrale à l’Afrique et à l’Europe. Ce n’est pas de la charité : c’est un projet d’infrastructure qui crée de la dépendance, sécurise les approvisionnements et contourne les détroits contrôlés par la marine américaine.

La technologie. Premier déposant mondial de brevets, leader en 5G, quasi-parité en IA. Et un fait qu’on sous-estime : la Chine forme chaque année plus d’ingénieurs que les États-Unis, l’Europe et le Japon réunis.


3. Les fragilités — et elles sont profondes

C’est ici que le discours dominant se trompe souvent, dans les deux sens : ni « la Chine va dominer le monde », ni « la Chine va s’effondrer ».

(a) La démographie — le problème irréversible

La population décline depuis 2022. En 2025, elle a reculé de ~3,4 millions, à ~1,405 milliard. C’est la quatrième année consécutive de baisse.

Près d’un quart de la population a plus de 60 ans. Le taux de fécondité est autour de 1,0-1,1 enfant par femme — l’un des plus bas du monde.

La politique de l’enfant unique (1980-2015) a produit un effet dont on ne sort pas : une génération de travailleurs manque, et elle ne peut plus être créée. L’abandon de la politique n’a rien changé — les Chinois ne veulent plus d’enfants (coût du logement, coût de l’éducation, précarité, statut des femmes).

👉 La formule qui résume tout : « La Chine risque de devenir vieille avant de devenir riche. » (Le Japon a vieilli avec un PIB/habitant élevé. La Chine vieillit avec un PIB/habitant encore intermédiaire — sans système de retraite ni de santé comparable.)

Et il faut comprendre pourquoi c’est irrémédiable : la démographie a une inertie de plusieurs décennies. Les travailleurs de 2050 sont déjà nés — ou plutôt : ils ne sont pas nés. Aucune politique ne peut corriger cela.

(b) L’immobilier — la bombe

Le secteur représente entre 14 % et 30 % du PIB selon les estimations (l’écart lui-même dit quelque chose sur la fiabilité des chiffres).

Le modèle était celui-ci : les collectivités locales, privées de recettes fiscales, se finançaient en vendant des droits d’usage du sol aux promoteurs, qui construisaient à crédit et vendaient sur plan. Les ménages, privés d’autres placements, mettaient toute leur épargne dans la pierre.

Le modèle a explosé (Evergrande, Country Garden). Résultat : des villes fantômes, des logements payés et jamais livrés, des collectivités locales surendettées, et des ménages dont le patrimoine s’effondre.

👉 C’est le nœud actuel : la consommation des ménages chinois est inférieure à 40 % du PIB (contre ~55 % en France, ~68 % aux États-Unis). Les Chinois n’osent pas consommer — parce que leur patrimoine baisse et que le filet social est faible. Et sans consommation intérieure, la croissance repose sur l’exportation — ce qui alimente le conflit commercial avec l’Occident. C’est un cercle vicieux, et Pékin ne sait pas en sortir.

© L’énergie et l’alimentation

La Chine importe ~70 % de son pétrole et une part majeure de son soja et de ses céréales. Et l’essentiel transite par le détroit de Malacca, que la marine américaine peut fermer. C’est le « dilemme de Malacca », formulé par Hu Jintao lui-même en 2003 — et il explique une part considérable de la stratégie chinoise (pipelines terrestres, port de Gwadar au Pakistan, présence en mer de Chine, marine hauturière).

(d) Le verrouillage politique

Xi Jinping a supprimé la limite des deux mandats en 2018. Il a mis fin à la règle non écrite qui avait fait la stabilité du régime depuis Deng : la succession organisée et la direction collégiale.

👉 ⚠️ C’est peut-être la fragilité la plus grave, et elle est structurelle : un régime sans mécanisme de succession est un régime qui joue sa survie à chaque transition. Et un pouvoir personnel étouffe l’information qui remonte — personne n’ose annoncer une mauvaise nouvelle. (La gestion erratique du Covid, puis l’abandon brutal du « zéro Covid » fin 2022, en ont été une illustration.)


4. Taïwan — l’endroit où tout peut basculer

Le fait qu’il faut poser d’abord : Taïwan n’a jamais été gouvernée par la République populaire de Chine. Elle est le refuge du gouvernement nationaliste (Tchang Kaï-chek) après sa défaite en 1949. C’est une démocratie de ~23 millions d’habitants.

La position de Pékin : Taïwan est une province rebelle, et la réunification — au besoin par la force — est le point culminant du « rajeunissement de la nation chinoise ». C’est la ligne rouge absolue.

La position américaine : « l’ambiguïté stratégique ». Les États-Unis ne reconnaissent pas Taïwan comme un État (politique d’« une seule Chine »), mais ils l’arment, et ils ne disent PAS s’ils la défendraient. L’ambiguïté est délibérée : elle vise à dissuader Pékin d’attaquer ET à dissuader Taipei de déclarer l’indépendance.

L’enjeu matériel, et il est colossal : TSMC. Taïwan produit ~90 % des semi-conducteurs les plus avancés du monde. Sans eux, ni iPhone, ni voiture moderne, ni serveur d’IA, ni missile guidé.

👉 On appelle cela le « bouclier de silicium » : Taïwan serait protégée par le fait que sa destruction ruinerait l’économie mondiale — y compris chinoise. ⚠️ Argument séduisant, et faible. (1) *Il suppose que Pékin raisonne en termes économiques ; or l’unité nationale est un enjeu identitaire, pas comptable. (2) Les usines ne survivraient à aucun conflit — le bouclier disparaît au premier missile. (3) Les États-Unis et l’UE construisent des fonderies chez eux, ce qui érode le bouclier à mesure qu’il rassure.


5. Les débats — et les deux erreurs symétriques

Erreur n° 1 : « La Chine va dominer le XXIᵉ siècle. » Elle repose sur l’extrapolation de courbes de croissance des années 2000. Elle ignore la démographie, la crise immobilière, la dette, et le fait qu’aucun pays n’a jamais franchi le « piège du revenu intermédiaire » sous un régime autoritaire fermé (Corée du Sud et Taïwan y sont parvenus — en se démocratisant).

Erreur n° 2 : « La Chine va s’effondrer. » Elle est prédite depuis trente ans, et elle ne vient pas. Le régime a une capacité d’adaptation réelle, un appareil d’État compétent, et une population qui, pour l’essentiel, a vu son niveau de vie multiplié par dix en une génération. Prendre ses désirs pour des analyses est une constante du commentaire occidental sur la Chine.

👉 La lecture prudente : une puissance qui a probablement atteint son pic relatif, qui reste immense, et qui devient PLUS dangereuse en ralentissant — parce qu’un régime dont le contrat de légitimité (prospérité contre obéissance) se fissure doit trouver une autre source de légitimité. Et la seule disponible est le NATIONALISME. (C’est le raisonnement classique de la « guerre préventive de la puissance déclinante ». Voir Thucydide, le piège dit « de Thucydide » — Graham Allison — qui est d’ailleurs un concept très contesté sur le plan historique.)

Et un débat interne à l’Occident, qu’il faut nommer : faut-il découpler (rompre les chaînes d’approvisionnement) ou « dé-risquer » (réduire les dépendances critiques sans rompre) ? Le découplage total est probablement impossible et ruineux ; la dépendance totale est un suicide stratégique. Personne n’a trouvé la ligne.


Dimension symbolique

La Chine oblige l’Occident à une question qu’il n’a jamais eu à se poser : et si la modernité n’impliquait pas la démocratie ?

Toute la théorie du développement, depuis 1945, reposait sur un postulat : l’enrichissement produit une classe moyenne, qui exige des droits, qui produit la démocratie. C’est ce qui s’est passé en Corée, à Taïwan, en Espagne, au Portugal. On l’a tenu pour une loi.

La Chine est en train de démontrer que ce n’était pas une loi, mais une corrélation historique. Elle est riche, technologiquement avancée, urbaine, éduquée — et plus autoritaire qu’il y a vingt ans. (La surveillance de masse, le crédit social, la répression au Xinjiang.)

👉 Ce n’est pas seulement un problème stratégique pour l’Occident : c’est un démenti infligé à sa philosophie de l’histoire. Fukuyama avait annoncé, en 1992, la fin de l’histoire et la victoire sans rivale de la démocratie libérale. La Chine est la réfutation la plus complète de cette thèse — non parce qu’elle propose un modèle universel (elle n’en propose aucun, et ne cherche pas à convertir), mais parce qu’elle prouve qu’un autre chemin existe.

Et c’est là que réside la vraie difficulté intellectuelle : il faut pouvoir tenir simultanément que ce régime réprime, ment et surveille — et qu’il a sorti 800 millions de personnes de la pauvreté extrême, ce qu’aucun autre pays n’a jamais fait. Les deux sont vrais. Ne retenir que l’un des deux, c’est faire de la propagande — dans un sens ou dans l’autre.


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