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L'Économie de la Connaissance

Économie → Le seul bien qui grandit quand on le donne — et la seule ressource qui manque : l'attention — La connaissance est un bien économique anormal.

Économie → Le seul bien qui grandit quand on le donne — et la seule ressource qui manque : l’attention


L’essentiel

La connaissance est un bien économique anormal. Toute l’économie classique repose sur la rareté : si je te donne mon pain, je ne l’ai plus. La connaissance viole cette règle.

  • Elle est non rivale : si je te donne une idée, je l’ai toujours. Nous sommes deux à l’avoir. (Thomas Jefferson, 1813, dans une formule célèbre : « Celui qui reçoit une idée de moi reçoit un savoir sans diminuer le mien, comme celui qui allume sa bougie à la mienne reçoit la lumière sans m’assombrir. »)
  • Elle est difficilement excluable : une fois divulguée, il est coûteux d’en empêcher l’usage — d’où l’invention artificielle du brevet et du droit d’auteur, qui fabriquent une rareté là où il n’y en a pas naturellement.
  • Son coût marginal est ~nul : produire le premier exemplaire d’un logiciel ou d’un article coûte cher ; le millionième coûte zéro.
  • Elle a des rendements croissants : plus on en a, plus il est facile d’en produire (on « se tient sur les épaules de géants »).

👉 D’où le paradoxe fondateur : l’échange de connaissance est un jeu à somme positive. Deux personnes qui échangent une idée repartent chacune avec deux idées. C’est ce que popularise Aberkane — mais c’est un résultat classique de l’économie (Kenneth Arrow, Paul Romer et la théorie de la croissance endogène : le savoir est le moteur de la croissance, précisément *parce qu’*il est non rival).

Le retournement : c’est l’attention qui est rare

Si la connaissance n’est pas rare, qu’est-ce qui l’est ? La réponse est due à Herbert Simon (1971), et elle est décisive :

« Une abondance d’information crée une rareté d’attention. »

L’information n’est plus le goulot d’étranglement : elle est surabondante, gratuite, infinie. Ce qui est fini, c’est le temps de cerveau disponible pour la traiter. L’attention devient donc la ressource économique fondamentale — et l’objet d’une économie de l’attention.

La formule d’Aberkaneconnaissance = attention × temps — dit à peu près cela : acquérir du savoir, c’est investir de l’attention pendant une durée. (⚠️ Ce n’est pas une équation au sens physique — c’est un slogan mnémotechnique, pas un résultat mesurable. Il n’a pas d’unité, pas de protocole. À traiter comme une image, pas comme une science.)

Les conséquences concrètes (et sombres)

  • Le modèle d’affaires du web. Si l’attention est la rareté, alors elle devient la marchandise. Les plateformes ne vendent pas un service à l’utilisateur : elles vendent l’utilisateur (son attention) à l’annonceur. D’où une course à l’engagement dont les instruments sont l’infini scroll, la notification, l’outrage et l’intermittence de la récompense. L’économie de l’attention n’est pas neutre : elle est prédatrice. Voir Les Réseaux Sociaux, La Publicité.
  • La captation contre l’apprentissage. Point crucial : l’apprentissage exige une attention longue, volontaire, profonde. L’économie de l’attention est optimisée pour l’exact inverse : une attention courte, involontaire, superficielle. Les deux sont en conflit direct — le marché de l’attention détruit la ressource même de la connaissance.
  • La bataille de l’excluabilité. Puisque la connaissance ne se raréfie pas naturellement, tout l’enjeu politique est de savoir qui a le droit d’en fabriquer la rareté : brevets pharmaceutiques (au prix de vies), paywalls de l’édition scientifique (des recherches financées par l’argent public revendues aux universités), copyright, secret industriel. La question n’est pas économique mais politique : la connaissance est-elle un bien commun ou une propriété ?

Esprit critique

  • La formule « connaissance = attention × temps » est vide de contenu opératoire : elle ne prédit rien, ne se mesure pas, ne se réfute pas. Elle illustre, elle ne démontre pas. Utile comme métaphore ; nulle comme science.
  • L’optimisme du « jeu à somme positive » a des limites. La connaissance échangée est bien non rivale, mais l’avantage compétitif qu’elle procure, lui, est rival : si tout le monde connaît mon secret industriel, il ne vaut plus rien. C’est pourquoi les acteurs retiennent l’information — non par avarice, mais par rationalité stratégique.
  • Savoir n’est pas comprendre. L’accès universel à l’information (Wikipédia, IA générative) n’a pas produit une humanité universellement savante — parce que la connaissance ne se transmet pas, elle se reconstruit, et cela coûte du temps, de l’effort, et une structure d’accueil (voir La Neuroergonomie et l’Affordance).

Dimension symbolique

  • L’inversion des richesses. Dans une économie de la rareté, être riche c’est posséder et garder. Dans une économie de la connaissance, être riche c’est donner — le chercheur, l’enseignant, l’artiste s’enrichissent en diffusant. La générosité y devient une stratégie rationnelle, ce qui est une nouveauté morale considérable.
  • Mais l’attention, elle, est un bien de la rareté — et elle est faite de notre vie. Donner son attention, c’est donner du temps qu’on ne récupère pas. La véritable monnaie du monde numérique n’est donc pas l’argent : c’est des morceaux d’existence. D’où la gravité, souvent sous-estimée, de la question : à quoi ai-je accepté de prêter attention aujourd’hui ?

À retenir

La connaissance est un bien non rival (la donner ne la retire pas — « celui qui allume sa bougie à la mienne… », Jefferson), difficilement excluable (d’où brevets et copyright, qui fabriquent une rareté artificielle), à coût marginal nul et à rendements croissants (Arrow, Romer, croissance endogène) : son échange est un jeu à somme positive. Mais alors, ce qui est rare, c’est l’attention — thèse fondatrice d’Herbert Simon (1971) : « une abondance d’information crée une rareté d’attention ». D’où l’économie de l’attention, où les plateformes ne vendent pas un service mais vendent notre attention — et où le marché est optimisé pour une attention courte et involontaire, exactement l’inverse de celle qu’exige apprendre. La formule connaissance = attention × temps (Aberkane) est une image utile, pas une équation. Enjeu politique central : la connaissance est-elle un bien commun ou une propriété ?

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