Épistémologie & Information → Comment ranger le savoir ? De l’arbre au réseau
Enjeu global
Classer, c’est ordonner le savoir pour le retrouver et le penser. Mais toute classification est un choix qui révèle (et impose) une vision du monde : ce qu’on rapproche, ce qu’on sépare, ce qui est « au-dessus ». Il n’existe pas d’ordre neutre du savoir — d’où la question : quel type de classement pour quel usage ?
Les grands types de classification
- L’arbre / la hiérarchie (taxonomie) : diviser le tout en genres et espèces, du général au particulier. Modèle d’Aristote (les catégories), de l’arbre de Porphyre, du « système figuré des connaissances » de l’Encyclopédie de Diderot. Puissant mais rigide : chaque chose a une seule place (voir Platon, Aristote).
- L’ordre alphabétique : le dictionnaire, l’index — pratique et neutre, mais qui dissout les liens de sens (« zèbre » près de « zen »).
- La classification documentaire : les bibliothèques (Dewey, Library of Congress) — un livre = une cote, un rayon. Efficace physiquement, mais un livre ne peut être qu’à un endroit (voir la bibliothèque-labyrinthe du Le Nom de la Rose).
- La classification à facettes (Ranganathan) : décrire un objet par plusieurs axes indépendants (sujet + lieu + époque + forme) — on combine les critères plutôt que d’imposer une seule arborescence.
- La folksonomie (les tags) : classement bottom-up, par mots-clés libres ajoutés par les usagers (Web 2.0) — souple, mais incohérent (synonymes, doublons).
- Le réseau / l’hypertexte : les liens (Wikipédia, le Web) — pas de sommet, chaque nœud renvoie à d’autres ; on navigue de proche en proche.
Arbre vs rhizome
- Deleuze & Guattari (Mille Plateaux) opposent l’arbre (hiérarchique, enraciné, une origine, un ordre) au rhizome (réseau souterrain où n’importe quel point se connecte à n’importe quel autre, sans centre ni hiérarchie). Le savoir en rhizome épouse mieux la complexité et les connexions transversales.
- Borges (La Langue analytique de John Wilkins, sa fausse « encyclopédie chinoise » citée par Foucault au seuil des Mots et les Choses) montre l’arbitraire et le comique de toute classification : nos catégories ne sont pas dans les choses, mais dans notre culture (voir Foucault, Umberto Eco et son modèle de l’encyclopédie infinie vs le dictionnaire).
Obsidian : classer de toutes les façons en même temps
Un logiciel comme Obsidian (ce vault) est un cas exemplaire : il ne choisit pas un seul mode — il les superpose. Une même note peut être classée simultanément :
- par dossiers (une hiérarchie — la note habite un seul dossier) ;
- par tags (une folksonomie / facettes — autant de mots-clés qu’on veut) ;
- par liens internes et backlinks (un réseau/rhizome — la note est reliée à des dizaines d’autres) ;
- par alias, propriétés (métadonnées à facettes), MOC (cartes de contenu) et la vue graphe (le rhizome rendu visible). Résultat : la même note est atteignable par mille chemins — arbre et réseau et facettes à la fois. On dépasse la limite « une chose = une place » : ici, une idée vit à toutes ses places pertinentes.
Dimension symbolique / critique
- Un « second cerveau » : ces outils (Zettelkasten de Luhmann, PKM, « second brain ») imitent la mémoire associative humaine — non des tiroirs, mais un réseau de liens (voir Mémoire, Cybernétique).
- La classification façonne la pensée : ranger autrement, c’est penser autrement ; le graphe révèle des connexions insoupçonnées (des ponts entre domaines) — mais peut aussi noyer (trop de liens, pas de hiérarchie = désorientation). L’enjeu : garder des structures (dossiers, MOC) dans le réseau.
- Pas d’ordre neutre : choisir ses tags, ses dossiers, ses liens, c’est déjà interpréter le monde (voir L’Esprit Critique, La Mesure en Science, Symbolique).
À retenir
Classer le savoir n’est jamais neutre : c’est imposer une vision du monde. Grands types : l’arbre (hiérarchie : Aristote, l’Encyclopédie — rigide, une seule place), l’alphabet, la cote de bibliothèque (une place physique), les facettes (Ranganathan : plusieurs axes), la folksonomie (tags libres) et le réseau/hypertexte (Wikipédia). Deleuze oppose l’arbre au rhizome (réseau sans centre) ; Borges/Foucault montrent l’arbitraire des catégories. Obsidian est exemplaire : il superpose dossiers (hiérarchie) + tags (facettes) + liens (rhizome) + graphe — la même note se classe de toutes les façons à la fois, atteignable par mille chemins. Un « second cerveau » associatif où ranger, c’est penser.
🔗 Liens
- Le Nom de la Rose (la bibliothèque-labyrinthe) · Umberto Eco (le modèle de l’encyclopédie) · Foucault — Surveiller et Punir (l’ordre du savoir) · Mémoire (le second cerveau) · Cybernétique (réseaux, information)
- La Création de Sites Web · Les Langages de Programmation · Le Schéma de Jakobson · Symbolique · L’Esprit Critique · La Mesure en Science · Récit de soi
- Informatique & IA
Fiches qui citent celle-ci (6)
- La Vulgarisation Culture Générale
- L'Économie de la Connaissance Économie
- La Chine Antique Histoire
- Le Musée Art & Culture
- L'Estampe Art & Culture
- Internet Informatique & IA