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Le Nom de la Rose

Littérature → Polar médiéval → Une enquête qui est une réflexion sur le savoir, le signe et le pouvoir — Novembre 1327, une abbaye bénédictine du nord de l'Italie.

Littérature → Polar médiéval → Une enquête qui est une réflexion sur le savoir, le signe et le pouvoir


L’essentiel (mise en place)

Novembre 1327, une abbaye bénédictine du nord de l’Italie. Le franciscain Guillaume de Baskerville, ancien inquisiteur devenu esprit rationnel, arrive pour une mission diplomatique — et se trouve happé par une série de morts mystérieuses. Son novice Adso de Melk raconte l’affaire. Au cœur du mystère : la bibliothèque, un labyrinthe interdit, et un livre que quelqu’un tue pour garder caché. Best-seller planétaire de Umberto Eco, le roman superpose enquête policière, thriller théologique et traité déguisé sur l’interprétation.

Les personnages et leurs clés

  • Guillaume de Baskerville — double référence : Sherlock Holmes (Le Chien des Baskerville de Conan Doyle) pour la méthode déductive, et Guillaume d’Ockham (dont il est l’ami dans le roman) pour la philosophie. Il incarne l’observation, la déduction et le doute méthodique (voir Le Policier — Panorama des Genres, L’Esprit Critique).
  • Adso de Melk — le narrateur : un vieux moine qui se souvient de sa jeunesse. Narrateur véridique mais dont il faut se méfier — sa mémoire, sa naïveté d’alors et sa foi colorent le récit (leçon d’Eco sur le point de vue).
  • Jorge de Burgos — le vieux bibliothécaire aveugle, gardien répressif du savoir : hommage transparent à Jorge Luis Borges (et à sa Bibliothèque de Babel). Il incarne la peur du savoir libre.
  • Bernardo Guiinquisiteur dominicain (personnage historique) : il ne cherche pas la vérité mais à condamner ; il fabrique des coupables par la torture.

Le contexte : la querelle de la pauvreté du Christ

Le décor n’est pas décoratif : c’est la grande crise politico-religieuse du XIVᵉ siècle.

  • À l’origine, le Christ et les apôtres vivaient pauvres ; mais l’Église est devenue riche et puissante (terres, dîmes). D’où la question brûlante : l’Église doit-elle être riche ou pauvre ?
  • Les ordres mendiants, surtout les franciscains (fondés par saint François, 1209), prônent le retour à la pauvreté évangélique — dont Michel de Cesène fait une vérité de foi. Ils dominent aussi les universités.
  • Le pape Jean XXII, par la bulle Cum inter nonnullos (12 novembre 1323), déclare hérétique la thèse de la pauvreté absolue du Christ : la reconnaître ruinerait toute la structure féodale de l’Église.
  • Les franciscains « spirituels » sont persécutés ; certains se réfugient chez l’empereur Louis IV de Bavière, ennemi du pape (qui, en 1327-28, l’emporte politiquement). C’est cette lutte de pouvoir que masque le débat théologique.

La philosophie : nominalisme, réalisme, rasoir d’Ockham

  • La querelle des universaux : les concepts généraux (« l’humanité », « la rose ») existent-ils réellement, ou ne sont-ils que des mots ?
    • réalisme (Platon, Guillaume de Champeaux) : les universaux existent en soi ;
    • conceptualisme (Abélard) : ils existent, mais dans l’esprit ;
    • nominalisme (Roscelin, Guillaume d’Ockham) : ce ne sont que des noms — seuls les individus existent. « La meute » n’existe pas : il n’y a que des loups singuliers.
  • Le rasoir d’Ockham : « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem » (« il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité ») — privilégier l’explication la plus simple, s’en tenir aux faits et à l’observation. C’est la méthode même de Guillaume, et une matrice de la science moderne (influence sur Hobbes, l’empirisme).
  • Portée : ce nominalisme relie le titre au sens du roman — il ne nous reste que des noms.

La dimension sémiotique (la signature d’Eco)

  • L’enquête est une leçon de sémiotique : Guillaume lit le monde comme un système de signes à interpréter — mais les signes sont ambigus, ouverts à plusieurs lectures. Se tromper d’interprétation peut être fatal.
  • « Un rêve est une écriture, et maintes écritures sont des rêves. » Le roman multiplie les textes dans le texte (manuscrits, songes, la parodie biblique de la Cena Cypriani) — mise en abyme de l’acte de lire et d’écrire.
  • Message : personne ne détient le sens unique ; croire le contraire, c’est le dogmatisme (voir Umberto Eco, Le Schéma de Jakobson).
  1. L’Église comme institution de censure et de répression

L’un des principaux thèmes du roman est le contrôle du savoir par l’Église. L’abbaye, qui devrait être un lieu de transmission du savoir, devient au contraire un lieu de censure et d’occultation.

A. La bibliothèque : un symbole du savoir interdit

  • La bibliothèque est un labyrinthe secret où l’accès est strictement limité.
  • Les livres interdits sont cachés ou détruits, car ils pourraient ébranler l’ordre établi.
  • Jorge de Burgos, gardien de la bibliothèque, incarne ce pouvoir clérical répressif : il va jusqu’à tuer pour empêcher la diffusion d’un livre d’Aristote sur le rire, qu’il considère comme une menace.

💡 Message d’Eco : L’Église médiévale ne cherche pas à éclairer les fidèles, mais à contrôler leur accès à la vérité.

B. L’Inquisition : la terreur religieuse

Le personnage de Bernardo Gui, inquisiteur dominicain, est une incarnation de l’Église répressive.

  • Il n’enquête pas pour découvrir la vérité, mais pour condamner ceux qui menacent son autorité.
  • Il fabrique des coupables et se sert des aveux arrachés sous la torture.
  • Il exécute des innocents pour maintenir l’ordre religieux.

💡 Message d’Eco : L’Inquisition est un outil de domination politique et idéologique, où la justice est absente.

  1. Le conflit entre dogmatisme et pensée rationnelle

Le roman met en opposition deux visions du monde :

  • Le dogmatisme religieux (Jorge de Burgos, Bernardo Gui) : l’idée que toute vérité est déjà révélée par l’Église et ne doit pas être remise en question.
  • L’approche rationnelle et empirique (Guillaume de Baskerville) : une pensée inspirée du nominalisme d’Occam, basée sur l’expérience et l’interprétation des faits.

A. Guillaume de Baskerville : l’esprit critique contre le dogme

  • Guillaume est un moine franciscain, mais il applique une méthode scientifique pour résoudre les meurtres (observation, déduction, expérimentation).
  • Il refuse d’accepter des vérités imposées sans preuve et se méfie des interprétations biaisées par la foi.
  • Il critique l’Église corrompue, notamment son attachement aux richesses (contraire au vœu de pauvreté des franciscains).

💡 Message d’Eco : L’Église freine l’évolution de la pensée et empêche l’émergence d’un savoir rationnel.

  1. La critique du pouvoir temporel de l’Église

Le contexte du roman est marqué par un conflit politique majeur entre :

  • Le pape Jean XXII (qui représente une Église riche et centralisée).
  • L’Empereur Louis IV du Saint-Empire, qui veut limiter l’influence papale.
  • Les franciscains spirituels, qui prônent une Église pauvre et proche du message du Christ.

Le débat théologique sur la pauvreté du Christ est en réalité une lutte pour le pouvoir.

  • L’Église se bat pour maintenir sa richesse et son influence politique.
  • Les franciscains comme Guillaume de Baskerville sont vus comme des dissidents dangereux.

💡 Message d’Eco : L’Église médiévale n’est pas une institution spirituelle pure, mais une machine politique qui défend ses propres intérêts.

  1. Le rire comme arme contre le fanatisme

L’un des éléments centraux du roman est le livre interdit d’Aristote sur la comédie, que Jorge de Burgos veut détruire.

Pourquoi ? Parce que le rire est subversif :

  • Il détruit la peur et remet en question l’autorité.
  • Il permet de relativiser les dogmes religieux.
  • Il favorise l’esprit critique, ce qui menace l’obéissance aveugle à l’Église.

Jorge de Burgos dit explicitement :

“Le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi.”

💡 Message d’Eco : L’Église se maintient par la peur et l’obscurantisme. Le savoir et l’humour sont des armes contre l’oppression.

C. Le langage et la vérité

Le roman est profondément sémiotique (Eco étant un spécialiste du langage et de la communication). La question “qu’est-ce qu’un signe ?” est omniprésente dans l’enquête. Guillaume de Baskerville souligne que les signes sont interprétables et ambigus, ce qui est une critique du dogmatisme. L’idée que le langage façonne notre perception du monde est également une mise en abyme du travail de l’écrivain.

Les grands thèmes

  • Savoir et censure : la bibliothèque devrait transmettre ; elle cache et détruit. Le savoir y est un pouvoir qu’on verrouille (voir Propagande, L’Œuvre d’Art Doit-elle Être Belle).
  • Le rire comme arme : le livre interdit est le (perdu) second livre de la Poétique d’Aristote, sur la comédie. Jorge veut le détruire car « le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi ». Le rire relativise le sacré, libère l’esprit critique — donc menace l’ordre (écho à la La Querelle des Anciens et des Modernes sur l’autorité d’Aristote).
  • L’Inquisition : réflexions cinglantes — les inquisiteurs créent les hérétiques ; l’inquisiteur et le pécheur ont la même volonté ; les visions extatiques ressemblent aux visions de luxure ; la torture est un lieu où l’on avoue ce qu’on veut vous faire dire (voir Les Sorcières, Athéisme — Histoire d’une Critique).
  • Raison contre dogme : Guillaume (raison, tolérance, expérience) face à Jorge et Gui (vérité déjà révélée, obéissance, peur).

Le titre : une énigme ouverte

La dernière phrase latine donne la clé la plus citée : « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » — « la rose d’antan n’est plus que par son nom, nous n’avons que des noms nus ». Lectures possibles :

  • nominaliste : les choses passent, seuls restent les mots (Ockham) ;
  • mélancolique : comme la rose, la bibliothèque disparue ne laisse qu’un souvenir, un nom ;
  • intertextuelle : clin d’œil au Roman de la Rose médiéval (la quête allégoriquerose = objet du désir) et au caractère insaisissable du sens. Eco a revendiqué un titre volontairement ambigu, pour « désorienter » le lecteur — fidèle à sa théorie de l’œuvre ouverte.

À retenir

Le Nom de la Rose (Eco, 1980) : en 1327, dans une abbaye, le franciscain Guillaume de Baskerville (Sherlock + Ockham) enquête, avec le novice-narrateur Adso, sur des morts liées à un livre interdit — le traité perdu d’Aristote sur le rire, que le bibliothécaire aveugle Jorge de Burgos (= Borges) veut anéantir. Sur fond de querelle de la pauvreté du Christ (bulle Cum inter nonnullos, 1323 ; Jean XXII / Louis de Bavière) et d’Inquisition (Bernardo Gui). Le roman est un polar sémiotique : lire le monde comme des signes ambigus, contre le dogmatisme qui fige le sens. Le titre (« nous n’avons que des noms nus ») condense la thèse nominaliste et la mélancolie du savoir perdu. Critique de l’autoritarisme de l’Église — non de la foi.

🔗 Liens

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