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Athéisme — Histoire d'une Critique

Religion → Philosophie de la religion → Concept transversal — L'athéisme — la négation de l'existence de Dieu — n'est pas un état naturel mais une conquête de l'homme sur lui-même, arrachée au prix…

Religion → Philosophie de la religion → Concept transversal


Enjeu global

L’athéisme — la négation de l’existence de Dieu — n’est pas un état naturel mais une conquête de l’homme sur lui-même, arrachée au prix de millénaires de luttes et de persécutions. Loin d’aller de soi, il a dû se construire à la fois théoriquement (un monde compréhensible sans Dieu) et pratiquement (une vie bonne sans Dieu). L’enjeu : retracer cette histoire longue et fragile, et poser la question contemporaine — l’athéisme a-t-il un avenir, ou s’effacera-t-il devant le retour du religieux ?

Préalable : pourquoi croire est “naturel” ?

  • La détection hyperactive d’agentivité (sciences cognitives de la religion) : notre cerveau a évolué pour attribuer les mouvements de l’environnement à des agents dotés d’intention (une brindille craque → un prédateur). Ce biais a une logique de survie (le coût d’un faux positif est nul, celui d’un faux négatif mortel) — mais il nous rend spontanément enclins à voir une volonté derrière la nature. D’où l’émergence facile des cultes animistes dès la préhistoire (homme-lion de la grotte d’Hohlenstein, ~40 000 ans ; sépultures rituelles de Sungir, ~30 000 ans).
  • Conséquence : l’athéisme va contre une pente cognitive. Il est une victoire de la raison sur un réflexe.

Parcours historique

1. Antiquité grecque — la naissance du naturalisme (Ve s. av. J.-C.)

  • Le passage du mythos au logos : le monde cesse d’être expliqué par les dieux pour l’être par des causes naturelles. Les présocratiques : Thalès (l’eau), Héraclite (le feu, “ce monde n’est l’œuvre d’aucun dieu”), les atomistes Démocrite et Épicure (une matière insécable, un univers éternel et sans origine).
  • Anaxagore affirme que les astres ne sont pas des dieux mais des “boules incandescentes” → procès en impiété (décret de Diopeithès), exilé. Protagoras (le premier agnostique), Socrate (condamné à mort, 399 av. J.-C.). Théodore “l’Athée”.
  • Platon contre Démocrite : Platon voue une haine à l’athéisme (dans Les Lois, il prévoit l’emprisonnement à vie des athées) — et son influence durable pèsera lourd sur l’Occident chrétien.
  • Épicure, “grand-père de l’athéisme” : invente l’athéisme pratique. Les dieux existent peut-être, mais ils n’interviennent jamais — donc vivons comme s’ils n’existaient pas. Premier remède du tétrapharmakon : “les dieux ne sont pas à craindre” (voir Sénèque pour le stoïcisme voisin).

2. Rome — l’athéisme de l’existence concrète

  • Rome, empire pragmatique, devient un “marché de la croyance” tolérant et relativiste. Les sagesses sans dieu prospèrent : le stoïcisme (le dieu remplacé par l’ordre de la nature — voir Sénèque), le scepticisme (Sextus Empiricus : suspendre le jugement), l’épicurisme (Lucrèce, De rerum natura, “Bible de l’athéisme” : tout s’accomplit “sans aucune intervention des dieux”).
  • Pourquoi l’athéisme ne triomphe pas : il manque d’armature scientifique unifiée, et l’Empire a besoin d’une religion de soumission → le christianisme s’impose (IVe s.), et “près de 16 siècles” de négation organisée de Dieu disparaissent en apparence.

3. Moyen Âge — les surgissements souterrains

  • Montaillou (village d’Ariège, ~1300) : l’inquisiteur Jacques Fournier (futur pape Benoît XII) y découvre un “athéisme rustique” paysan. Témoignages stupéfiants conservés dans le registre d’Inquisition : le monde “n’a jamais eu de début” (Arnaud Savignan) ; l’âme “n’est que du vent” qui sort à la mort (Guillemette Benet) ; “Dieu et la Vierge ne sont rien d’autre que le monde visible” — un spinozisme des champs avant l’heure.
  • La scolastique, poison et remède : redécouverte d’Aristote (via les savants arabes), averroïsme, doctrine de la “double vérité” (raison et foi indépendantes). Condamnation de 219 thèses par Étienne Tempier (1277). La raison, outil trop puissant, sème les germes qui détruiront la foi plus tard.

4. Renaissance — on pose les explosifs (XVe-XVIe s.)

  • Les lettrés/humanistes déplacent le centre de gravité vers l’homme (Pic de la Mirandole, Dignité de l’homme ; Rabelais ; voir Humanisme, Renaissance). Érasme (édition critique du Nouveau Testament, 1516) : la Bible devient un texte amendable, donc contestable. Machiavel : la politique se pense sans la Providence (voir Raison d’État).
  • La science moderne : Copernic (héliocentrisme, 1543) décentre l’homme ; Galilée (“le monde est écrit en langage mathématique”) ; Kepler ; Vésale ouvre le corps (voir Le Corps — Histoire d’une Image).
  • Les persécutés/martyrs : Étienne Dolet (pendu et brûlé, 1546), Pomponazzi (l’âme mortelle), Campanella (27 ans de prison), et surtout Giordano Bruno, brûlé vif à Rome le 17 février 1600 — “premier grand martyre de la liberté de conscience”.

5. Baroque — l’arbre émerge (XVIIe s.)

  • Les libertins érudits français : sociétés semi-secrètes (la Tétrade, l’académie Putéane) autour de La Mothe Le Vayer, Gassendi, Cyrano de Bergerac, Théophile de Viau. Première matrice de l’athéisme moderne.
  • Descartes, malgré lui : son mécanisme (l’animal-machine) et son dualisme ouvrent la voie au matérialisme (l’homme-machine de La Mettrie) ; mis à l’Index en 1663.
  • Spinoza (L’Éthique) : Dieu se confond avec la Nature (Deus sive Natura), sans volonté ni projet ; le déterminisme intégral anéantit le libre arbitre chrétien. “Tout athée doit avoir une racine qui s’étend dans Spinoza.”

6. Lumières & Révolution — Dieu n’existe pas (XVIIIe s.)

  • Jean Meslier (curé des Ardennes, mort 1729) : son Mémoire posthume est le premier athéisme intégral déclaré frontalement — “Dieu n’existe pas”. Il réfute une à une les preuves de l’existence de Dieu ; l’être nécessaire est la matière. Diffusé clandestinement (copies vendues à prix d’or), repris par Voltaire, Rousseau, d’Holbach.
  • L’Encyclopédie (Diderot, d’Alembert) démocratise le geste naturaliste ; Voltaire (déisme, “Écrasez l’infâme”) ; Kant (“dynamite” la métaphysique dans la Critique de la raison pure).
  • La Révolution française : l’athéisme entre dans la vie légale. Déchristianisation (1793 : ~66 % des prêtres renoncent), cultes de la Raison, exécution du roi (le “silence de Dieu” après le régicide). Mais Robespierre, méfiant de l’athéisme “aristocratique”, impose le culte de l’Être suprême (déisme d’État, 1794) — qui meurt avec lui.

7. XIXe — la mort de Dieu

  • Feuerbach (L’Essence du christianisme, 1841) : Dieu est une projection de l’homme (l’humain s’aliène en attribuant à Dieu ses propres qualités).
  • Marx, Engels, Proudhon : la religion comme aliénation et “opium du peuple”.
  • Darwin (L’Origine des espèces, 1859) : les espèces ne sont pas créées mais issues de l’évolution par sélection naturelle — coup majeur. Darwin lui-même perd la foi.
  • Nietzsche : proclame “Dieu est mort” (Le Gai Savoir, 1882). Non un constat triomphal mais un défi vertigineux : sans Dieu, plus de valeurs garanties → à l’homme de devenir le surhomme, créateur de ses propres valeurs, disant “oui” à la vie tragique. Athéisme “solaire” et vitaliste.

8. XXe — l’athéisme de masse et la sidération

  • L’athéisme passe du combat intellectuel à la réalité sociale de masse : lois de séparation Église-État, désenchantement.
  • Athéisme d’État : URSS (1917), première idéologie officiellement athée — Ligue des sans-dieu (de 100 000 à 7 millions de membres en moins d’une décennie), athéisme militant et persécuteur.
  • Le Cercle de Vienne (manifeste 1929) : athéisme sémantique — les énoncés métaphysiques (sur Dieu) sont invérifiables, donc dénués de sens ; ils relèvent de la poésie, pas de la connaissance.
  • Auschwitz : la “césure métaphysique” du siècle. Face à l’horreur industrielle, la théodicée (concilier un Dieu bon et tout-puissant avec le mal) devient pour beaucoup “moralement obscène”. L’athéisme devient sidération morale, plus que raisonnement.
  • Camus (Le Mythe de Sisyphe, 1942 ; L’Homme révolté, 1951) : l’athéisme comme honnêteté face à l’absurde ; refuser le “suicide philosophique” de la foi, et fonder la solidarité sur la révolte (“Je me révolte, donc nous sommes” — voir Absurde et Existentialisme).
  • Couverture de Time “Is God Dead?” (1966) ; effondrement de la pratique religieuse ; postmodernisme (la religion comme dispositif de pouvoir, Foucault) ; athéisme technoscientifique (Hawking, Une brève histoire du temps, 1988) ; montée des “nones” (sans religion) et de l’apathéisme (Dieu n’est plus combattu, il est devenu sans objet).

9. XXIe — le nouvel athéisme et le défi du retour religieux

  • Après le 11 septembre 2001, le “Nouvel Athéisme” : Richard Dawkins, Daniel Dennett, Sam Harris, Christopher Hitchens — critique frontale et militante de la religion. Réveil du débat athées/croyants (face aux philosophes de la religion : Plantinga, Craig).
  • Internet démocratise la critique (Spinoza, Hume, Nietzsche “en trois clics”) ; débats sur Discord, TikTok ; vague d’apostasie issue du monde musulman (ex-musulmans).
  • Mais le tableau s’assombrit (étude Pew) : l’athéisme est surtout le fait d’une population européenne vieillissante, tandis que les religions profitent de la vitalité démographique. La plupart des “non-affiliés” sont athées d’indifférence, croient encore à une “force supérieure”, une “âme”, des tendances New Age — autant de fissures où le religieux peut revenir. En France, le sentiment religieux remonte récemment, surtout chez les jeunes.

Thèses et débats

1. La critique religieuse, moteur de l’émancipation

  • Thèse : l’histoire de l’athéisme est celle de la liberté de pensée arrachée au dogme — elle fonde la modernité (voir Lumières).
  • Contradicteur : la religion a aussi porté des valeurs émancipatrices, et l’athéisme d’État (URSS) fut lui-même dogmatique et persécuteur. “Religion = obscurantisme / athéisme = liberté” est trop simple.

2. L’avenir de l’athéisme : réactif ou positif ?

  • Thèse (le défi posé par la vidéo) : l’athéisme a toujours tiré sa force de son adversaire religieux (de Meslier à Nietzsche). Or, la métaphysique étant en partie révolue, il doit devenir une doctrine positive — répondre à “comment vivre une vie bonne dans un monde sans Dieu ?” — sinon le retour du religieux le balaiera.
  • Contradicteur : d’autres jugent que l’athéisme n’a pas à “remplacer” la religion ni à proposer un sens collectif — vivre sans grand récit est la position athée mûre (Camus, l’apathéisme assumé).

3. Critiquer la religion : jusqu’où ?

  • Thèse : la liberté d’expression inclut le droit de critiquer, moquer, blasphémer (affaire Rushdie — Les Versets sataniques, 1988, fatwa, attaque en 2022 ; Charlie Hebdo).
  • Contradicteur : d’autres distinguent critique des idées (légitime) et stigmatisation des croyants — débat vif et non tranché (voir Violence, Privilège).

🔗 Notes connexes


Source : vidéo de Monos, Histoire de l’athéisme (2026) ; complétée par la documentation classique (Minois, Histoire de l’athéisme ; Le Roy Ladurie, Montaillou).

Fiches qui citent celle-ci (22)