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Devoir de mémoire

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Philosophie → Éthique & Philosophie de l’histoire → Concept transversal


Enjeu global Le devoir de mémoire affirme qu’il existe une obligation morale, voire politique, de se souvenir des crimes du passé (génocides, esclavage, guerres) — pour honorer les victimes et prévenir la répétition (“plus jamais ça”). Mais l’enjeu est piégé : un devoir de se souvenir peut-il être autre chose qu’une mémoire imposée, instrumentalisée par le présent ? Et la mémoire est-elle même la bonne réponse, face à l’histoire (qui comprend) et à la justice (qui répare) ?

Histoire du concept

Genèse — l’après-Shoah La notion se cristallise après 1945, autour de l’impératif de témoigner de l’extermination des Juifs d’Europe. Primo Levi (Si c’est un homme, 1947) fait du témoignage une dette envers les “vrais témoins” — les morts, “ceux qui ont touché le fond”. Contesté par Adorno (“écrire un poème après Auschwitz est barbare”, Critique de la culture et société, 1951) : toute mise en forme, même mémorielle, risque d’esthétiser et donc de trahir l’horreur.

Institutionnalisation — la mémoire d’État L’expression “devoir de mémoire” se diffuse en France dans les années 1990 (procès Touvier 1994, Papon 1997-98 ; lois mémorielles : loi Gayssot 1990, loi Taubira 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité). Contesté par les historiens (pétition “Liberté pour l’histoire”, 2005, menée par Pierre Nora) : le législateur n’a pas à décréter la vérité historique ; les lois mémorielles menacent la liberté de recherche.

Critique conceptuelle Paul Ricœur (La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000) et Tzvetan Todorov (Les Abus de la mémoire, 1995) : la mémoire peut être abusée — sacralisée, victimaire, concurrentielle. Contesté par les défenseurs des mémoires minoritaires (autour de la “concurrence des mémoires”) : dénoncer les “abus” revient parfois à délégitimer la parole des descendants de victimes longtemps réduites au silence.

Thèses principales

1. Le souvenir des victimes est une dette morale (Levi) Se souvenir, c’est refuser que le bourreau ait le dernier mot — l’oubli achèverait le crime.

  • Exemple : la Fondation Spielberg (Survivors of the Shoah Visual History Foundation, fondée en 1994) a recueilli plus de 50 000 témoignages de survivants pour constituer une archive contre l’oubli.
  • Contradicteur : Nietzsche (Seconde Considération inactuelle, 1874) — un excès de mémoire historique paralyse la vie ; il faut savoir oublier pour agir et créer.

2. Le devoir de mémoire risque d’instrumentaliser le passé (Todorov, Nora) Imposée par le présent, la mémoire sert des fins politiques actuelles.

  • Exemple : les “lois mémorielles” françaises (1990-2005) ont déclenché la controverse — peut-on pénaliser une lecture de l’histoire ? L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, poursuivi en 2005 pour ses travaux sur la traite, en fut le cas emblématique.
  • Contradicteur : Jacques Derrida ou les penseurs de la réparation — face à des crimes longtemps niés (esclavage, colonisation), l’inscription publique de la mémoire est une condition de justice, non un abus.

Application : la transmission par l’image Filmer l’horreur (Omaha Beach dans Il faut sauver le soldat Ryan, 1998 ; la fillette en rouge dans La Liste de Schindler, 1993) relève d’un devoir de témoignage assumé — voir Spielberg — Le Cinéma de l’Émerveillement et de la Mémoire et Violence. Contradicteur : Claude Lanzmann (Shoah, 1985) refuse toute reconstitution fictionnelle de l’extermination — la fiction spielbergienne serait une faute morale, l’horreur ne se rejoue pas.

Nuance critique Ricœur propose de subordonner le “devoir de mémoire” à un “devoir de justice” et à un “travail de deuil” : se souvenir non pour ressasser, mais pour pouvoir, à terme, pardonner ou tourner la page sans nier. La mémoire juste vise l’avenir, pas la fixation sur la plaie.

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