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Le Terrorisme Indien

Politique → L'histoire qu'on ne raconte pas : Gandhi n'était pas seul, et il n'a pas gagné seul — « Terroristes » est le nom que leur donnaient les Britanniques.

Politique → L’histoire qu’on ne raconte pas : Gandhi n’était pas seul, et il n’a pas gagné seul


⚠️ Le problème du mot

« Terroristes » est le nom que leur donnaient les Britanniques. En Inde, on les appelle les « révolutionnaires » ou les martyrs (shaheed) — et ils sont des héros nationaux, avec des statues, des timbres, des films.

👉 Le même homme est un terroriste ou un martyr selon celui qui écrit. C’est toujours le vainqueur qui distribue les noms — voir Les Pirates (pirate ou corsaire ?), L’Esprit Critique. Je garde ici le mot de l’énoncé, mais il faut savoir qu’il est un choix politique.

1. Le récit officiel — et ce qu’il cache

On enseigne : l’Inde a obtenu son indépendance (1947) grâce à Gandhi et à la non-violence (ahimsa, satyagraha).

C’est vrai, et c’est incomplet. Pendant quarante ans, un courant révolutionnaire armé a existé en parallèle — et il a profondément pesé, y compris sur le succès de Gandhi lui-même. (Gandhi rendait le Congrès fréquentable ; les révolutionnaires rendaient le Congrès indispensable aux yeux des Britanniques, qui préféraient négocier avec lui qu’affronter les autres.) Les deux ont fonctionné ENSEMBLE, souvent malgré eux.

2. Les grandes phases

➤ Les Bengalis (1905-1915). Le déclencheur : la partition du Bengale (1905), décidée par Curzon — un découpage religieux visant à diviser l’opposition. Naissent des sociétés secrètes (Anushilan Samiti, Jugantar) : bombes, assassinats de fonctionnaires britanniques, braquages pour financer.

  • Khudiram Bose, pendu à 18 ans (1908). Son nom est encore chanté.
  • Aurobindo Ghose : révolutionnaire… qui deviendra un maître spirituel mondialement connu (Sri Aurobindo, Pondichéry). Trajectoire stupéfiante.

➤ Le Ghadar (1913-1918). Fondé par des émigrés indiens (sikhs surtout) en Californie et au Canada. Ils tentent, avec l’appui allemand, de fomenter une mutinerie dans l’armée indienne pendant la Grande Guerre. Échec — infiltration et répression. Mais c’est la première organisation diasporique anticoloniale. Voir La Décolonisation.

➤ Bhagat Singh et la HSRA (1928-1931) — le sommet.

3. Bhagat Singh (1907-1931) — la figure décisive

Le plus célèbre, et le plus intéressant intellectuellement.

  • Le déclencheur : le militant Lala Lajpat Rai meurt après une charge de matraques de la police britannique (1928). Bhagat Singh et ses camarades décident de venger — et tuent par erreur un policier (Saunders).
  • 1929, l’acte fondateur : avec Batukeshwar Dutt, il lance deux bombes dans l’Assemblée législative centrale. 👉 Des bombes DÉLIBÉRÉMENT INOFFENSIVES, jetées dans une zone vide. Personne n’est tué. Puis ils jettent des tracts, crient « Inquilab Zindabad ! » (« Vive la Révolution ! ») — et ils RESTENT sur place pour se faire arrêter.

Le tract disait : « Il faut une explosion forte pour faire entendre les sourds. »

👉 Ce n’est pas un attentat : c’est une TRIBUNE. Il voulait un procès — c’est-à-dire une scène. Et il l’a eue : le procès devient une caisse de résonance nationale, sa grève de la faim (116 jours, pour obtenir un traitement décent des prisonniers politiques) fait la une, et le pays entier suit.

  • Pendu le 23 mars 1931, à 23 ans. Il devient instantanément une icône — probablement plus populaire chez les jeunes, à ce moment-là, que Gandhi lui-même.

⚠️ Et ce qu’on oublie systématiquement : c’était un intellectuel. Athée (il écrit en prison « Pourquoi je suis athée »), marxiste, il lit Marx, Lénine, Bakounine. Sa lutte n’était pas seulement contre les Anglais : elle était contre l’exploitation de classe et le communautarisme religieux.

Il écrivait que chasser les Anglais sans changer la structure sociale ne servirait à rien — « remplacer un maître blanc par un maître brun ». 👉 Il a prédit exactement ce que serait le néocolonialisme. Voir Marx, La Décolonisation, Bourdieu.

4. Le débat Gandhi / les révolutionnaires

GANDHI LES RÉVOLUTIONNAIRES
La violence corrompt celui qui l’emploie ; elle reproduit l’oppression sous un autre nom La non-violence ne fonctionne que face à un adversaire qui a une conscience — pas face à un massacreur
La force morale retourne l’opinion de l’oppresseur « Vous demandez poliment à être libres ; ils rient. »
Il refuse d’intervenir pour sauver Bhagat Singh Bhagat Singh respectait Gandhi — mais le jugeait naïf sur la question sociale

Le point qui tranche le débat : le massacre d’Amritsar (Jallianwala Bagh, 1919) — le général Dyer fait tirer sur une foule pacifique enfermée dans un enclos : des centaines de morts (379 selon les Britanniques, ~1 000 selon les Indiens), 1 650 balles tirées jusqu’à épuisement des munitions. Dyer est félicité par une partie de l’opinion britannique. 👉 C’est ce jour-là que beaucoup de jeunes Indiens cessent de croire à la pétition. Comprendre cela n’est pas justifier la violence : c’est comprendre d’où elle vient. Voir Violence, La Décolonisation (Fanon).

Dimension symbolique

  • La mémoire est un enjeu politique brûlant, encore aujourd’hui. L’Inde contemporaine se dispute ces héros : la droite nationaliste hindoue (qui se réclame de Savarkar, révolutionnaire devenu théoricien de l’Hindutva) et la gauche (qui se réclame de Bhagat Singh, athée et marxiste) ne peuvent pas revendiquer les mêmes. Bhagat Singh, en particulier, est constamment récupéré par des gens dont il aurait combattu les idées. Voir Le Nationalisme, Devoir de mémoire.
  • Le paradoxe de l’efficacité. Qui a libéré l’Inde ? Réponse honnête : ni l’un ni l’autre seul. La combinaison de la pression morale de masse (Gandhi), de la menace armée (les révolutionnaires + les mutineries de la Royal Indian Navy en 1946, qui ont terrifié Londres), de l’épuisement britannique après 1945 et de la conjoncture internationale. Les Britanniques n’ont pas été convertis : ils ont calculé qu’ils ne pouvaient plus tenir.
  • La leçon la plus dure : l’indépendance (1947) s’achève dans la Partition~1 million de morts, 10 à 15 millions de déplacés. La violence que Gandhi voulait éviter est arrivée quand même — non pas contre l’Anglais, mais entre voisins. Et Gandhi est assassiné en 1948 par un extrémiste hindou. Il a perdu son propre pari, et il est mort de cette défaite.

À retenir

⚠️ « Terroristes » est le mot des Britanniques ; en Inde, ce sont des martyrsc’est toujours le vainqueur qui distribue les noms. Le récit officiel (Gandhi et la non-violence) est vrai mais INCOMPLET : un courant révolutionnaire armé a existé pendant quarante ans — et il a rendu le Congrès de Gandhi indispensable aux yeux des Britanniques, qui préféraient négocier avec lui qu’affronter les autres. Les deux ont fonctionné ensemble, malgré eux. Trois phases : les Bengalis (après la partition du Bengale, 1905 — Khudiram Bose pendu à 18 ans), le Ghadar (les émigrés de Californie, la première organisation diasporique anticoloniale), et surtout BHAGAT SINGH. Son acte fondateur (1929) : il lance dans l’Assemblée des bombes délibérément INOFFENSIVES, jette des tracts, crie « Vive la Révolution ! »et RESTE pour se faire arrêter. « Il faut une explosion forte pour faire entendre les sourds. » 👉 Ce n’est pas un attentat, c’est une TRIBUNE : il voulait un procès, c’est-à-dire une scène. Pendu à 23 ans (1931), il devient une icône plus populaire, alors, que Gandhi. Et on oublie qu’il était un intellectuel : athée, marxiste, il écrivait que chasser les Anglais sans changer la structure sociale reviendrait à « remplacer un maître blanc par un maître brun »il a prédit le néocolonialisme. Ce qui tranche le débat avec Gandhi : le massacre d’Amritsar (1919), où l’on tire sur une foule pacifique jusqu’à épuisement des munitions — c’est ce jour-là que beaucoup cessent de croire à la pétition. Et la leçon la plus dure : l’indépendance s’achève dans la Partition (~1 million de morts) — la violence que Gandhi voulait éviter est venue quand même, non contre l’Anglais mais entre voisins ; et il en est mort.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (1)