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Le Terrorisme Anarchiste

Politique → La première vague de terrorisme mondial — et elle a tué plus de chefs d'État que n'importe quelle autre — ~1880-1914.

Politique → La première vague de terrorisme mondial — et elle a tué plus de chefs d’État que n’importe quelle autre


L’essentiel

~1880-1914. Une vague d’attentats individuels traverse l’Europe et l’Amérique, commis au nom de l’anarchisme.

Son bilan est stupéfiant, et personne ne le connaît :

Victime Année
Tsar Alexandre II (Russie) 1881
Président Sadi Carnot (France) 1894
Premier ministre Cánovas (Espagne) 1897
Impératrice Sissi (Autriche) 1898
Roi Umberto Iᵉʳ (Italie) 1900
Président McKinley (États-Unis) 1901

👉 Six chefs d’État ou de gouvernement en vingt ans. Aucune organisation terroriste du XXᵉ ou du XXIᵉ siècle n’a fait mieux. C’est la première vague de terrorisme véritablement mondiale — et le mot « terrorisme » prend alors, pour la première fois, son sens moderne.

1. La doctrine : la « propagande par le fait »

Le concept-clé. Puisque les mots ne sont pas entendus, c’est l’ACTE qui parlera.

Le raisonnement (formulé par Malatesta, Cafiero, Kropotkine vers 1876-77) :

  1. Le peuple est abruti par la presse, l’école, l’Église — il ne lit pas nos brochures.
  2. Mais un acte spectaculaire est un discours que tout le monde entend.
  3. Il révèle que le pouvoir est vulnérable — donc que la révolte est possible.
  4. Et la répression qui suivra démasquera la violence de l’État, et ouvrira les yeux.

👉 « Un acte vaut mille discours. » C’est une théorie de la COMMUNICATION avant d’être une théorie de la violence. Le terrorisme, dès l’origine, est un média. Voir Propagande, La Vulgarisation (l’effet gourou), Le Drone.

⚠️ Beaucoup d’anarchistes ont RÉFUTÉ cette doctrine — dont Kropotkine lui-même, qui l’abandonne, et les anarcho-syndicalistes (la CGT des origines), qui misent sur la grève générale, pas sur la bombe. L’anarchisme n’est PAS le terrorisme — c’est une famille de pensée politique large (Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Élisée Reclus) fondée sur le refus de l’État et l’auto-organisation. L’amalgame est une victoire durable de ses adversaires. Voir L’Esprit Critique.

2. La France : les « années terribles » (1892-94)

  • RAVACHOL (1892) : il fait sauter les domiciles de magistrats ayant condamné des ouvriers. Arrêté, guillotiné — et instantanément mythifié : « La Ravachole », une chanson sur l’air de La Carmagnole, devient un tube. Le mot « ravacholiser » entre dans la langue.
  • Auguste VAILLANT (décembre 1893) : il lance une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des députés. Aucun mort. Il visait le symbole, pas les corps. Il est quand même guillotiné — ce qui choque, y compris à droite.
  • Émile HENRY (février 1894) : et là, tout bascule. Il jette une bombe au café Terminus, gare Saint-Lazare — un café d’employés et de petits-bourgeois, choisi précisément parce qu’il n’était pas un symbole. 1 mort, une vingtaine de blessés.

Au juge qui lui reproche d’avoir frappé des innocents, il répond : « Il n’y a pas d’innocents. » 👉 C’est le basculement historique du terrorisme moderne : de l’attentat ciblé (le tsar, le président — un individu responsable) à l’attentat INDISCRIMINÉ contre la foule, où la culpabilité collective remplace la responsabilité individuelle. Toute la logique du terrorisme du XXᵉ et XXIᵉ siècle est déjà là, dans cette phrase. Voir Violence, La Justice, Éthique — Branches de la Morale.

  • Sadi Carnot, président de la République, est poignardé à Lyon (juin 1894) par l’Italien Caserio.

3. La réponse de l’État : les « lois scélérates »

La France vote en 1893-94 des lois qui :

  • répriment l’apologie des actes (donc la presse) ;
  • créent le délit d’association de malfaiteurs — permettant d’arrêter des gens pour ce qu’ils pensent et fréquentent ;
  • autorisent des perquisitions et des expulsions élargies.

👉 On appelle ces lois « scélérates » — et le terme est resté. Le « procès des Trente » (1894) vise à condamner en bloc des intellectuels (dont le critique Félix Fénéon) : ils sont acquittés.

Et voilà le mécanisme éternel, qu’il faut connaître :

Le terrorisme provoque une réponse sécuritaire qui restreint les libertés de TOUS — ce qui est, exactement, ce que le terroriste voulait démontrer. Cela s’est rejoué après 2001 (Patriot Act) et après 2015 (état d’urgence). La question de l’équilibre entre sécurité et liberté n’est pas nouvelle : elle a 130 ans. Voir Foucault — Surveiller et Punir, La Démocratie, État.

4. La coopération policière naît ici

Effet inattendu et durable : pour traquer des anarchistes qui circulent (Italiens en France, Russes en Suisse, Espagnols en Argentine), les États inventent la coopération policière internationale — la conférence antianarchiste de Rome (1898), le fichage, l’anthropométrie de Bertillon, les empreintes digitales, la surveillance des frontières.

👉 Le terrorisme anarchiste est, littéralement, l’ancêtre d’INTERPOL et du passeport moderne. La lutte contre les ennemis de l’État a fabriqué l’État de surveillance. Voir Le Drone, Les Réseaux Sociaux.

Dimension symbolique

  • Le fantasme du « loup solitaire » naît ici. Ces hommes agissaient seuls, sans organisation, sans ordre, radicalisés par la lecture et par le désespoir. L’État cherchait un complot ; il n’y en avait pas. C’est exactement la difficulté des services de renseignement aujourd’hui. Voir Les Théories du Complot.
  • La misère produit la bombe. Ravachol, Vaillant, Henry sortent d’un monde d’usines, de faim et de mépris — et d’une répression ouvrière féroce (Fourmies, 1891 : la troupe tire sur une manifestation du 1ᵉʳ mai, 9 morts, dont des enfants). Comprendre n’est pas excuser — mais refuser de comprendre, c’est se condamner à recommencer. Voir Castellesi — Savoir Commencer une Grève, Bourdieu.
  • Et la question qui reste ouverte : l’attentat a-t-il jamais servi une cause ? Réponse historique : non. Il n’a produit aucune révolution, il a discrédité durablement l’anarchisme (qui était un mouvement de masse puissant), il a légitimé la répression — et il a permis à l’État de se doter des outils qui l’écraseraient. La « propagande par le fait » a été le suicide politique de l’anarchisme.

À retenir

~1880-1914 : la première vague de terrorisme mondiale, qui a tué six chefs d’État ou de gouvernement en vingt ans (dont le tsar Alexandre II, le président Carnot, l’impératrice Sissi, le président McKinley) — aucune organisation terroriste depuis n’a fait mieux. La doctrine : la « PROPAGANDE PAR LE FAIT » — puisque les mots ne sont pas entendus, c’est l’ACTE qui parlera ; il révèle que le pouvoir est vulnérable, et la répression qui suit démasquera l’État. 👉 C’est une théorie de la communication avant d’être une théorie de la violence : le terrorisme, dès l’origine, est un média. ⚠️ L’anarchisme n’est PAS le terrorisme (Kropotkine a abandonné la doctrine ; les anarcho-syndicalistes misaient sur la grève) — l’amalgame est une victoire durable de ses adversaires. Le basculement historique : Émile HENRY (1894) jette une bombe dans un café d’employés ordinaires, choisi parce qu’il n’était pas un symbole, et répond au juge : « Il n’y a pas d’innocents. » C’est le passage de l’attentat CIBLÉ à l’attentat INDISCRIMINÉ — toute la logique du terrorisme moderne est dans cette phrase. La réponse de l’État : les « lois scélérates » (1893-94), qui répriment la presse et créent l’association de malfaiteurs — 👉 le terrorisme provoque une restriction des libertés de tous, ce qui est exactement ce qu’il voulait démontrer. Et il a inventé la police moderne : fichage, empreintes, coopération internationale — le terrorisme anarchiste est l’ancêtre d’Interpol. Verdict : l’attentat n’a produit aucune révolution et a discrédité l’anarchismela « propagande par le fait » fut son suicide politique.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (1)