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Castellesi — Savoir Commencer une Grève

Sociologie & histoire du travail → Pourquoi les ouvriers perdent : ils commencent trop tard, et pas assez fort — Romain Castellesi est maître de conférences en histoire contemporaine (Université du…

Sociologie & histoire du travail → Pourquoi les ouvriers perdent : ils commencent trop tard, et pas assez fort


L’essentiel

Romain Castellesi est maître de conférences en histoire contemporaine (Université du Littoral Côte d’Opale). Sa thèse (2021, Université de Bourgogne) portait le titre-programme : Les armes des faibles et la faiblesse des armes. Son livre Savoir commencer une grève. Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine (Agone, 2025, préface de Xavier Vigna) repose sur cinq enquêtes de terrain et des entretiens avec des ouvriers et syndicalistes ayant vécu la fermeture de leur site.

Sa thèse centrale : quand les grèves se déclenchent, les ouvriers — et plus encore les ouvrières — sont déjà dos au mur. Le rapport de force est déjà passé du côté patronal. Le combat est alors désespéré et souvent désespérant. Autrement dit : on ne perd pas la grève parce qu’on la mène mal, on la perd parce qu’on la commence trop tard. D’où le titre : le savoir-faire décisif n’est pas de tenir une grève, c’est de savoir la commencer.

Le mécanisme : pourquoi « trop tard »

1. Le paradoxe de l’arme désarmée. La grève fonctionne par le coût qu’elle inflige : arrêter la production fait perdre de l’argent au patron. Mais si le patron veut fermer l’usine, arrêter la production ne lui coûte rien — c’est exactement ce qu’il veut. La grève contre une fermeture est une arme qui ne mord pas : on prive l’employeur d’une production dont il ne veut plus. C’est le cœur du problème.

2. La dissymétrie temporelle. La décision est prise ailleurs (siège, actionnaires) et longtemps à l’avance ; les ouvriers l’apprennent quand elle est déjà irréversible. Les signaux d’alerte (baisse des commandes, sous-investissement, départs non remplacés) sont lus comme conjoncturels alors qu’ils sont structurels.

3. Le déni et la confiance dans le « pacte moral ». On n’y croit pas jusqu’au bout. On fait confiance à un pacte moral hérité de plus d’un siècle de relations sociales — « Ces gens-là défendaient notre industrie » — que le capitalisme financiarisé a en réalité déjà rompu.

4. Le paradoxe tragique du timing. Le pouvoir de nuisance est maximal quand la menace est minimale (usine rentable, carnet plein → la grève coûte cher au patron) — mais c’est précisément le moment où la motivation à se battre est la plus faible. Et il est nul quand la menace est maximale (fermeture annoncée) — c’est-à-dire quand la mobilisation est enfin à son comble. On se bat quand on n’a plus de prise.

Le mécanisme : pourquoi « pas assez durement »

Puisque la grève classique ne mord plus, le répertoire d’action bascule vers des moyens plus durs — mais trop tard, en baroud d’honneur, quand ils n’ont plus de valeur d’échange :

  • séquestrations de cadres (l’insubordination héritée de « l’ombre portée de 1968 ») ;
  • occupations d’usine (grande vague de 1975) ;
  • « grève productive » (produire et vendre soi-même — distincte du modèle Lip) ;
  • menaces de destruction de l’outil ou des stocks (le chantage comme dernier levier) ;
  • recours au droit, médiatisation, appel à la solidarité externe.

L’issue typique : la revendication se contracte. On cesse de se battre pour sauver l’usine et l’on négocie le prix du départ (indemnités supra-légales). La défaite est déjà actée ; il ne reste qu’à en discuter le montant — « bien loin de la politique ouvrière des années 1968 ».

👉 La leçon stratégique : la lutte offensive (menée quand l’entreprise est saine) peut gagner ; la lutte défensive (contre la fermeture) est presque toujours perdue d’avance. Castellesi documente le glissement historique de l’une vers l’autre.

Chiffres & repères

  • ~2,5 millions d’emplois industriels détruits en France entre 1974 et 2020 (de ~5,4 à ~2,9 millions d’actifs dans l’industrie).
  • Part de l’industrie dans la valeur ajoutée : ~24 % en 1974 → ~13 % en 2019.
  • Le mot « désindustrialisation » n’est employé par une institution de premier plan (le Conseil d’analyse économique) qu’en 2004 — avant, on disait « crise », « récession », « déclin ». Nommer le phénomène a pris trente ans.
  • Trois séquences chez Castellesi : 1945-1960 (désindustrialisation « de zone » : textile et mines, bassins mono-industriels, angles morts de la modernisation) → 1961-1981 (diversification sectorielle, insubordination ouvrière) → 1974-aujourd’hui (accélération, phénomène national, « conscience de crise », contraction des revendications sur l’emploi).
  • Cinq terrains : les mines de Carmaux · la chaussure de luxe à Romans-sur-Isère · les papeteries de Grand-Couronne · la confection à Autun (les « Dim ») · Sochaux.
  • Castellesi réfute « le mythe des Trente Glorieuses » et relativise le « tournant » des années 1980 : la désindustrialisation commence bien avant, dans les angles morts.

Dimension symbolique & sociale

  • Le genre de la désindustrialisation : les femmes sont les « invisibles parmi les invisibles » (ouvrières de la chaussure à Romans, de la confection à Autun) ; et chez les hommes, la perte de l’emploi produit une « crise de la virilité » — quand l’identité masculine était adossée au métier, l’usine qui ferme démolit aussi un rapport au monde.
  • Des rites funéraires ouvriers : le Noël passé au fond de la mine à Carmaux (1961, avec le rôle de l’Église) ; l’inhumation symbolique de la machine à Grand-Couronne. On enterre l’usine comme un mort : la lutte est aussi un travail de deuil et une manière de dire l’attachement à ce qui disparaît.
  • Une économie morale : les luttes dénoncent moins une perte financière qu’une immoralité. Elles invoquent le pacte rompu : travailler correctement, sur un territoire, de façon stable, avec un emploi source de fierté permettant de vivre décemment. (Résonance directe avec la « moral economy » d’E. P. Thompson.)
  • La dignité de la défaite : conclusion de Castellesi — « devant la force du processus de destruction à l’œuvre, l’existence de luttes contre la fermeture des usines constitue en soi un fait historique majeur », exprimant « le refus ouvrier de consentir à la disparition qui leur était promise ». On perd, mais on ne consent pas — et l’identité ouvrière survit par-delà les défaites.
  • Comparaison : Vigna souligne que « la France n’a pas connu de combat qui symbolise à lui seul la lutte contre la désindustrialisation » — pas d’équivalent de la grève des mineurs britanniques (mars 1984 – mars 1985). D’où une mémoire fragmentée.

Esprit critique (le contradicteur)

  • L’historienne Danielle Tartakowsky juge excessif de présenter ces luttes comme un « angle mort » de l’historiographie : la riche bibliographie mobilisée par Castellesi lui-même prouve le contraire.
  • Elle conteste aussi que l’appel à la solidarité externe soit un simple « symptôme d’affaiblissement » : ce peut être une ressource, pas seulement un aveu de faiblesse.
  • Limite structurelle (au-delà du livre) : dire « il fallait commencer plus tôt » suppose une information et une conscience du risque que les ouvriers, par construction, n’ont pas — le diagnostic est rétrospectif. La leçon vaut surtout comme avertissement pour les luttes à venir.

À retenir

Romain Castellesi (Savoir commencer une grève, Agone, 2025) : les ouvriers perdent parce qu’ils déclenchent trop tard. Une grève blesse un patron en arrêtant la production — mais contre une fermeture, l’arme ne mord plus : priver l’employeur d’une production qu’il veut supprimer ne lui coûte rien. Or la décision est prise ailleurs et à l’avance, le déni et le « pacte moral » retardent la riposte, si bien que la mobilisation atteint son sommet quand toute prise a disparu. Les moyens durs (séquestration, occupation, menace de destruction) arrivent en baroud d’honneur, et la revendication se contracte : on ne sauve plus l’usine, on négocie le chèque. Paradoxe : le pouvoir de la grève est maximal quand la menace est minimale. Reste la dignité — perdre sans consentir.

🔗 Liens

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