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Jacques Chirac

Politique → L'homme qui n'a presque rien fait — et qui a fait deux choses immenses — Jacques Chirac (1932-2019). Énarque, Cour des comptes.

Politique → L’homme qui n’a presque rien fait — et qui a fait deux choses immenses


L’essentiel

Jacques Chirac (1932-2019). Énarque, Cour des comptes. Deux fois Premier ministre (1974-76 sous Giscard ; 1986-88 — la première cohabitation, sous Mitterrand). Fondateur du RPR (1976). Maire de Paris pendant 18 ans (1977-1995). Président de la République : 1995-2007 (7 ans puis 5 ans — le passage au quinquennat date de lui, 2000).

Le paradoxe Chirac : un règne de 12 ans dont on peine à citer une réforme — et deux actes qui resteront dans les manuels d’histoire.

Acte I — Le discours du Vél’ d’Hiv (16 juillet 1995)

Le geste le plus important de sa vie, et il l’a accompli deux mois après son élection.

Jusque-là, la doctrine officielle était celle de de Gaulle puis de Mitterrand : Vichy n’était pas la France — c’était une parenthèse illégitime, la République « n’avait jamais cessé d’exister ». Donc l’État français n’avait rien à se faire pardonner. (C’est le mythe résistancialiste, ciment de l’unité nationale d’après-guerre.)

Chirac rompt :

« Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. […] La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. »

👉 Il reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs. Un président de droite, héritier du gaullisme, détruit le mensonge fondateur du gaullisme. C’est un acte de courage historique et d’une portée morale considérable. Voir Devoir de mémoire, Le Judaïsme, Le Nationalisme.

Acte II — Le refus de la guerre d’Irak (2003)

La France, avec l’Allemagne et la Russie, s’oppose à l’invasion américaine et menace de son veto au Conseil de sécurité. Le discours de Dominique de Villepin à l’ONU (14 février 2003) est applaudi — chose inouïe dans cette enceinte.

Les faits leur ont donné raison (il n’y avait pas d’armes de destruction massive ; l’Irak a sombré dans le chaos). La France y a gagné un immense prestige — et une inimitié américaine durable. Une des rares fois où « l’exception française » a signifié autre chose que de l’entêtement.

Le reste : l’immobilisme

  • 1995 : élu sur la « fracture sociale » — puis il applique un plan d’austérité (le plan Juppé) qui déclenche les grèves de novembre-décembre 1995, les plus massives depuis 68. Il recule.
  • 1997 : il dissout l’Assemblée sans y être obligé, pour consolider sa majorité. Il perd.cinq ans de cohabitation avec Jospin, pendant lesquels il ne gouverne quasiment plus. La plus grande faute tactique de la Vᵉ République — jusqu’à celle de Macron en 2024.
  • 2002 : réélu avec 82,2 % face à Jean-Marie Le Pen — un score de plébiscite qui ne veut rien dire politiquement (c’est le « front républicain », pas une adhésion). Il en tire un mandat sans contenu.
  • 2005 : il fait ratifier par référendum le traité constitutionnel européen. Le « non » l’emporte (54,7 %). Désaveu majeur — et le traité sera adopté par voie parlementaire deux ans plus tard, ce que beaucoup de Français n’ont jamais pardonné. Voir La Démocratie.
  • 2002, Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » La phrase est restée ; la politique, non. Voir Le Climat.

Les affaires

Condamné en 2011 (après sa présidence) à 2 ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics et abus de confiance (les emplois fictifs de la Ville de Paris). Premier ancien chef de l’État français condamné depuis Pétain. (Il ne fait pas appel.)

Dimension symbolique

  • La popularité inverse du bilan. Détesté au pouvoir, adoré après — au point de devenir une figure d’affection nationale (la poignée de main, le Salon de l’agriculture, la « tête de veau », les Guignols). Il a compris avant tout le monde que la politique moderne est une affaire d’INCARNATION, non de programme. Il n’a jamais eu de doctrine ; il avait un corps, une familiarité, une présence. Voir Le Charisme.
  • Le gattopardisme français. Chirac est l’illustration parfaite du Guépard : douze ans de pouvoir, des discours de rupture, et rien ne change. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Voir Le Guépard (Lampedusa).
  • Mais le jugement doit être nuancé : sur le Vél’ d’Hiv et sur l’Irak, il a fait exactement ce qu’un chef d’État doit faire — dire la vérité quand elle coûte, et refuser de suivre quand tout le monde suit. Deux actes, mais deux actes que ni ses prédécesseurs ni ses successeurs n’ont su accomplir.

À retenir

Jacques Chirac (1932-2019), maire de Paris 18 ans, deux fois Premier ministre, président 1995-2007. Un règne de 12 ans quasi sans réforme — et deux actes immenses. (1) Le discours du Vél’ d’Hiv (16 juillet 1995) : il reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs (« la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ») — détruisant le mythe résistancialiste que de Gaulle et Mitterrand avaient maintenu. (2) Le refus de la guerre d’Irak (2003) — et les faits lui ont donné raison. Le reste est de l’immobilisme : élu sur la « fracture sociale », il recule devant les grèves de 1995 ; il dissout l’Assemblée en 1997 sans y être obligé, et perd (cinq ans de cohabitation — la plus grande faute tactique de la Vᵉ jusqu’à celle de Macron en 2024) ; réélu à 82 % contre Le Pen (un score qui ne veut rien dire) ; désavoué au référendum européen de 2005. Condamné en 2011 (emplois fictifs) — premier ancien chef d’État condamné depuis Pétain. Détesté au pouvoir, adoré après : il avait compris que la politique moderne est une affaire d’incarnation, pas de programme.

🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (6)