Politique → Le normalien banquier qui a modernisé la France — et lui a donné le musée le plus moderne du monde
L’essentiel
Georges Pompidou (1911-1974), fils d’instituteurs du Cantal, normalien et agrégé de lettres, professeur de français, puis directeur général de la banque Rothschild, puis Premier ministre (1962-1968 — le plus long de la Vᵉ République), enfin président de la République (1969-1974).
Une trajectoire impossible ailleurs qu’en France : le méritocrate de province, agrégé de lettres classiques, qui devient banquier d’affaires puis chef de l’État. Il n’a jamais été élu à quoi que ce soit avant d’être Premier ministre. Pur produit du charisme gaullien : il a été désigné.
Mai 68 : l’homme qui a tenu
Son heure de vérité. Pendant que de Gaulle vacille et disparaît à Baden-Baden, Pompidou gouverne : il rouvre la Sorbonne, négocie les accords de Grenelle avec les syndicats (hausse du SMIG de 35 %), et refuse l’affrontement sanglant.
👉 Il sauve le régime par la négociation — c’est-à-dire par tout le contraire de la méthode gaullienne. De Gaulle ne le lui pardonnera pas : il le renvoie en juillet 1968, au sommet de sa popularité. On ne sauve pas un homme charismatique sans le blesser. Un an plus tard, de Gaulle démissionne et Pompidou lui succède.
Le président modernisateur
Sa doctrine tient en un mot : l’industrie. Il veut faire de la France une grande puissance industrielle, et il assume le productivisme.
- Grands programmes : nucléaire, aéronautique (Concorde, Airbus), Ariane, télécommunications, autoroutes.
- Il ouvre l’Europe au Royaume-Uni (élargissement de 1973) — levant le veto que de Gaulle avait posé deux fois. Rupture majeure avec son maître.
- Il aménage Paris pour la voiture : les voies sur berges, la tour Montparnasse, la destruction des halles de Baltard. « Les Français doivent s’adapter à l’automobile », disait-il en substance. Aujourd’hui, ces décisions comptent parmi les plus critiquées de l’urbanisme français — et Paris passe depuis vingt ans son temps à les défaire. Voir La Ville, Voiture.
- Le choc pétrolier de 1973 met fin aux Trente Glorieuses à la toute fin de son mandat. Il meurt avant d’en voir les conséquences.
L’homme de goût (ce qui le distingue de tous les autres)
C’est le seul président français à avoir été un vrai amateur d’art vivant. Il a publié une Anthologie de la poésie française (1961) qui reste excellente ; il collectionnait Soulages, Nicolas de Staël, l’art abstrait ; il a fait entrer l’art contemporain à l’Élysée (mobilier design, œuvres abstraites — au grand scandale).
Et surtout : en 1969, il décide de créer au plateau Beaubourg un centre qui réunirait un musée d’art moderne, une bibliothèque publique et un centre de création. Le projet est confié à Renzo Piano et Richard Rogers. Il ne le verra jamais : le Centre ouvre en 1977, trois ans après sa mort. Voir Le Centre Pompidou.
« L’art d’aujourd’hui doit être accessible à tous. » C’est un président de droite, banquier, qui a fait le musée le plus radical d’Europe.
La mort
Atteint d’une maladie du sang (maladie de Waldenström), il cache sa maladie et meurt en fonction, le 2 avril 1974, le visage bouffi par la cortisone. La question du secret médical présidentiel est posée pour la première fois — elle se reposera avec Mitterrand.
Dimension symbolique
- Le second de la Vᵉ, ou le costume trop grand. Pompidou hérite d’une institution taillée pour un homme providentiel (Charles de Gaulle). Il la remplit en gestionnaire — compétent, cultivé, terne. C’est avec lui que la présidence de la Vᵉ République commence sa longue conversion du charisme au management — et le problème n’a jamais été résolu depuis. Voir Le Charisme (la « routinisation »).
- La contradiction de la modernisation. Il a détruit un Paris (les Halles, les berges) et offert à la France son plus beau geste culturel (Beaubourg). Le même homme, la même décennie, la même idée : que le neuf vaut mieux que l’ancien. On l’admire pour l’un et on le maudit pour l’autre — et c’est la même politique.
À retenir
Georges Pompidou (1911-1974) : fils d’instituteurs du Cantal, normalien, agrégé de lettres, banquier chez Rothschild, Premier ministre de de Gaulle (1962-1968, le plus long de la Vᵉ) puis président (1969-1974). En Mai 68, pendant que de Gaulle vacille, c’est lui qui tient : il négocie les accords de Grenelle et sauve le régime — par la méthode inverse de celle de son maître, qui le renvoie aussitôt. Président modernisateur et industrialiste : nucléaire, Concorde, autoroutes ; il ouvre l’Europe au Royaume-Uni (1973), levant le veto gaullien ; il aménage Paris pour la voiture (voies sur berges, tour Montparnasse, destruction des Halles) — décisions aujourd’hui parmi les plus critiquées, que Paris passe son temps à défaire. Mais : seul président français véritablement amateur d’art vivant (Soulages, de Staël, une anthologie de la poésie), il décide en 1969 la création du Centre Beaubourg (Piano & Rogers) — qu’il ne verra jamais (ouverture 1977). Il cache sa maladie et meurt en fonction (1974), juste après le choc pétrolier qui achève les Trente Glorieuses.
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