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Charles de Gaulle

Politique → L'homme qui a écrit le manuel du charisme à 42 ans — puis l'a appliqué sur lui-même — Charles de Gaulle (1890-1970), militaire et homme d'État, est le cas d'étude le plus pur du charisme…

Politique → L’homme qui a écrit le manuel du charisme à 42 ans — puis l’a appliqué sur lui-même


L’essentiel

Charles de Gaulle (1890-1970), militaire et homme d’État, est le cas d’étude le plus pur du charisme au sens de Weber : une légitimité créée à partir de rien, par la seule parole, puis transformée en institution.

La séquence est un manuel de sociologie politique en trois actes :

  1. Il théorise le charisme (1932) — avant d’être quelqu’un.
  2. Il l’exerce en se proclamant seul dépositaire de la France (1940).
  3. Il l’institutionnalise (1958-62) — puis s’en va le jour où la reconnaissance lui est retirée (1969).

1. L’homme qui a écrit le manuel : Le Fil de l’épée (1932)

C’est le fait le plus stupéfiant du dossier, et il ruine à lui seul la thèse du « don inné ».

En juillet 1932, un obscur commandant de 42 ans publie un essai sur le commandement. Il y théorise froidement les ressorts du prestige — c’est-à-dire les techniques qu’il s’appliquera ensuite à lui-même :

« Le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l’on connaît trop bien. » « L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement. » « Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence. »

Le mystère, la distance, le silence, la maîtrise du geste : c’est exactement la liste des « tactiques charismatiques » que la psychologie expérimentale identifiera quatre-vingts ans plus tard.

👉 De Gaulle n’a pas « eu » du charisme. Il l’a construit, méthodiquement, à partir d’une doctrine écrite. Le personnage « De Gaulle » (la stature de 1,96 m mise en scène, le képi, l’uniforme porté même civil, les bras en V, la voix, une langue volontairement archaïque et littéraire) est une œuvre — et Charles en fut le premier auteur. Il parlait d’ailleurs de lui-même à la troisième personne.

2. Le théoricien dédaigné

Il est aussi, dans les années 1930, un vrai penseur militaire : dans Vers l’armée de métier (1934), il prône une armée professionnelle et mécanisée, articulée autour du char et de la mobilité — contre la doctrine française de la défensive et de la ligne Maginot.

La France l’ignore. L’Allemagne le lit. En mai 1940, la Wehrmacht applique le principe qu’il défendait ; à la tête de la 4ᵉ DCR, il obtient l’un des rares succès français (Montcornet). Il a été prophète sans honneur — et cette humiliation nourrit tout le reste.

3. Le 18 juin 1940 : le charisme à l’état pur

Il faut mesurer l’invraisemblance de la scène. Le 18 juin 1940, celui qui parle à la BBC est :

  • un général de brigade à titre temporaire — deux étoiles, le grade le plus bas ;
  • inconnu des Français ;
  • sans troupes, sans mandat, sans territoire, sans argent ;
  • bientôt condamné à mort par contumace par Vichy.

Et ce quasi-inconnu, seul devant un micro, décrète qu’il est la France.

Le coup de génie n’est pas militaire, il est philosophique : il oppose la légitimité à la légalité. Car Pétain, lui, était légal — investi par un vote parlementaire régulier. De Gaulle n’a aucun titre juridique. Il invente donc une autorité supérieure au droit : celle de l’incarnation. « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre. »

👉 C’est la définition weberienne mot pour mot : une autorité qui ne tient ni de la tradition ni de la règle, mais d’une reconnaissance accordée à une personne extraordinaire. Il n’a rien — sauf le fait que des gens le croient. Et il devra, comme le veut Weber, faire ses preuves (Bewährung) : sans les victoires, sans la Résistance intérieure ralliée par Jean Moulin, sans Leclerc, l’Appel serait resté une curiosité radiophonique.

Le rôle du média est décisif : sans la BBC, il n’y a pas de de Gaulle. Le charisme moderne exige un canal — la radio pour lui, la télévision ensuite (qu’il maîtrisera magistralement), les réseaux aujourd’hui.

4. Le retour, l’ambiguïté et l’institution (1958-1962)

  • La traversée du désert (1946-1958) : il quitte le pouvoir, refuse les compromis des partis, se retire à Colombey — et le retrait entretient le mystère, exactement comme il l’avait écrit en 1932.
  • 1958, Alger : « Je vous ai compris. » Le chef-d’œuvre de l’ambiguïté stratégique — les partisans de l’Algérie française y entendent une promesse ; il fera l’inverse (indépendance en 1962). Voir Algérie. La formule ne ment pas ; elle laisse chacun se mentir.
  • La Ve République (1958) : il taille une Constitution à sa mesure, autour d’un président fort. Puis, en 1962, il fait adopter par référendum l’élection du président au suffrage universel direct.

👉 C’est exactement la ROUTINISATION du charisme au sens de Weber : il transforme sa grâce personnelle en charisme de fonction. Le président de la Ve République hérite d’une charge taillée pour un homme providentiel — et tous ses successeurs vivent depuis dans un costume trop grand, condamnés à mimer une stature qu’ils n’ont pas. La Ve République est le cadavre institutionnel du charisme gaullien. Voir La Démocratie.

  • Sa pratique du référendum est un plébiscite : un lien direct entre le chef et le peuple, qui contourne les corps intermédiaires (partis, Parlement). Weber appelait cela la « démocratie plébiscitaire » — et en voyait déjà le danger.

5. La chute : la preuve par la sortie (1968-1969)

  • Mai 68 : le charisme se grippe. Son allocution du 24 mai est un échec. Il disparaît (Baden-Baden), puis revient le 30 mai — à la radio et non à la télévision, choix délibéré : la voix sans l’image restaure le mystère. Ça marche une dernière fois.
  • 27 avril 1969 : il engage sa personne sur un référendum (régions et Sénat) sans enjeu majeur. Il perd — et il démissionne le lendemain.

C’est l’acte le plus weberien de sa vie, et le plus grand. Il avait fondé son pouvoir sur la reconnaissance ; la reconnaissance lui est retirée ; il s’en va, alors que rien ne l’y obligeait juridiquement. Il a traité son propre charisme pour ce qu’il est : un prêt révocable, non une propriété.

Il meurt à Colombey en 1970, après avoir écrit ses Mémoires — dont l’incipit est l’une des phrases les plus travaillées de la langue française :

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. »


Les critiques (à connaître, et sérieuses)

  • Un monarque républicain. La Ve République concentre un pouvoir personnel considérable ; ses adversaires (Mitterrand, Le Coup d’État permanent, 1964) y voient une dérive autoritaire et une confiscation de la souveraineté parlementaire.
  • Le mythe résistancialiste. Pour reconstruire l’unité nationale, il a propagé l’idée d’une France majoritairement résistante — occultant Vichy, la collaboration et la participation française à la déportation. Un mensonge fondateur, utile et coûteux, que la France ne commencera à défaire que dans les années 1990.
  • La décolonisation : lucide et courageuse en Algérie (au prix d’un reniement et du sang), mais son bilan africain est plus ambigu (la « Françafrique » se met en place sous lui).
  • Le culte. Le gaullisme a produit une hagiographie qui interdit longtemps l’histoire critique. Il faut se méfier de l’homme qui a lui-même écrit le scénario.

Dimension symbolique

  • Le charisme est un ART, pas un don. C’est la leçon du dossier, et elle est démontrée par la chronologie : le traité (1932) précède l’homme providentiel (1940). Voir Le Charisme.
  • La légitimité peut précéder le droit. L’Appel pose une question redoutable et jamais close : au nom de quoi désobéit-on à un pouvoir légal ? De Gaulle répond : au nom d’une idée — donc d’une chose qu’aucune procédure ne garantit. C’est admirable en 1940 ; c’est l’argument de tous les putschistes. La grandeur d’un tel geste ne se juge qu’après coup, sur ce qu’il produit — ce qui est une pensée profondément inconfortable. Voir Raison d’État, La Démocratie.
  • La distance comme technologie. Le silence, le retrait, le refus de se livrer : dans une époque saturée d’exposition et d’intimité forcée (les réseaux, la transparence permanente), la stratégie gaullienne est devenue presque impraticable. On peut se demander si le charisme, à l’ère où tout se voit, est encore possible.

À retenir

Charles de Gaulle (1890-1970) est le cas d’école du charisme weberien, en trois actes. (1) Il en écrit le manuel avant d’être quelqu’un : dans Le Fil de l’épée (1932), un obscur commandant théorise le prestige« le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l’on connaît trop bien », « rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence ». Le charisme n’est donc pas un don : c’est une construction méthodique. (2) Le 18 juin 1940, il est un général deux étoiles inconnu, sans troupes, sans mandat, bientôt condamné à mort — et il décrète qu’il est la France, opposant la légitimité à la légalité (Pétain, lui, était légal). C’est le charisme à l’état pur : il n’a rien, sauf des gens qui le croient — et il devra, comme le veut Weber, faire ses preuves. Sans la BBC, pas de de Gaulle : le charisme exige un média. (3) Il l’institutionnalise : la Ve République (1958) puis l’élection du président au suffrage universel (1962) transforment sa grâce personnelle en charisme de fonctionla Ve République est le cadavre institutionnel du charisme gaullien, et ses successeurs y flottent. Enfin, 1969 : battu à un référendum secondaire, il démissionne le lendemain — traitant son charisme pour ce qu’il est, un prêt révocable. Critiques : monarchie républicaine (Mitterrand), mythe résistancialiste (occultation de Vichy), Françafrique.

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