Histoire des idées → Le premier grand débat sur le progrès : faut-il imiter les Anciens ou les dépasser ?
Enjeu global
La Querelle des Anciens et des Modernes est un grand débat littéraire et philosophique qui agite la France (puis l’Europe) à la fin du XVIIᵉ siècle. La question : les Anciens (Grecs et Romains — Homère, Virgile) sont-ils des modèles indépassables qu’il faut imiter ? Ou les Modernes (les auteurs du siècle de Louis XIV) les ont-ils surpassés ? Derrière la dispute esthétique se joue une révolution : la naissance de l’idée de progrès appliquée à l’esprit humain.
Le déroulé
- 27 janvier 1687 : Charles Perrault lit à l’Académie française son poème Le Siècle de Louis le Grand, où il proclame que les arts et lettres brillent en France autant, voire plus que dans la Grèce et la Rome antiques. Il ose critiquer Homère (jugé inégal, « surestimé »).
- La rupture : Nicolas Boileau (chef de file des Anciens) se lève, furieux, et quitte la séance — « honteux » qu’un compatriote ait pu parler ainsi.
- Perrault développe sa thèse dans les quatre tomes du Parallèle des Anciens et des Modernes (1688–1697), sous forme de dialogues.
- Fontenelle apporte l’arme théorique : sa Digression sur les Anciens et les Modernes (1688) affirme que la nature produit des hommes aussi doués aujourd’hui qu’hier — donc, à savoir accumulé, les Modernes doivent l’emporter.
- En Angleterre : écho avec la Battle of the Books de Jonathan Swift (1704).
- Second acte — la « Querelle d’Homère » (vers 1714) : Anne Dacier (helléniste, défend un Homère fidèle) contre Houdar de La Motte (qui « modernise » l’Iliade au goût du jour).
Les deux camps
- Les Anciens (Boileau, Racine, La Fontaine, La Bruyère) : le Beau est intemporel ; les Anciens ont atteint la perfection, il faut les imiter. Modèle cyclique ou dégénératif de l’histoire (l’âge d’or est derrière).
- Les Modernes (Perrault, Fontenelle) : le savoir s’accumule, donc « nous sommes plus vieux » que les Anciens et voyons plus loin. Modèle progressiste de l’histoire (le meilleur est devant).
Dimension symbolique
- La naissance de l’idée de progrès : la Querelle détache l’histoire de l’esprit du modèle antique de la décadence (âge d’or → déclin) et invente l’idée que l’humanité avance et s’améliore — matrice des Lumières et de la modernité (voir Le Progrès).
- L’appui cartésien : les Modernes s’arment de l’esprit de Descartes — la raison vaut mieux que l’autorité ; on n’a pas à s’incliner devant les Anciens sous prétexte d’ancienneté. C’est penser par soi-même contre l’argument de tradition.
- Le paradoxe de l’imitation : peut-on égaler un modèle en le copiant ? La Querelle pose la tension entre tradition (transmettre, imiter) et originalité (créer du neuf) — question qui traverse tout l’art (voir L’Œuvre d’Art Doit-elle Être Belle).
- Enjeu politique : glorifier le siècle de Louis XIV (les Modernes), c’est aussi flatter le présent monarchique contre la nostalgie d’un passé idéalisé.
Nuance critique
La Querelle n’a pas de vrai vainqueur : elle a plutôt déplacé la question. Le Beau absolu des Anciens s’effrite, mais le progrès linéaire des Modernes est trop optimiste (le progrès technique n’est pas le progrès artistique — un roman de 2026 n’est pas « supérieur » à Homère). Sa vraie postérité : elle relativise les modèles et ouvre la voie au relativisme du goût (chaque époque a le sien) et, plus tard, au Romantisme qui congédiera l’imitation des Anciens au nom de l’originalité et du génie.
À retenir
La Querelle des Anciens et des Modernes (déclenchée en 1687 par le poème de Perrault, contre Boileau, théorisée par Fontenelle) oppose l’imitation des modèles antiques indépassables au dépassement par les Modernes. Enjeu majeur : elle invente l’idée de progrès de l’esprit humain (matrice des Lumières), en s’appuyant sur la raison cartésienne contre l’argument d’autorité. Sans vainqueur net, elle relativise le Beau et prépare le Romantisme.
🔗 Liens
- Le Progrès (l’idée qui naît ici) · Homère (la cible de Perrault, l’enjeu de la Querelle d’Homère) · Fontenelle (théoricien des Modernes)
- L’Œuvre d’Art Doit-elle Être Belle (le Beau intemporel vs relatif ; tradition vs originalité)
- Philosophie · Art & Culture
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