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L'Œuvre d'Art Doit-elle Être Belle

Fiche-dissertation d'esthétique. Le problème : la beauté est-elle le but, le critère, ou la condition de l'art ? L'histoire montre au contraire un divorce progressif entre les deux.

Fiche-dissertation d’esthétique. Le problème : la beauté est-elle le but, le critère, ou la condition de l’art ? L’histoire montre au contraire un divorce progressif entre les deux. (D’après Stanford Encyclopedia of Philosophy : « Beauty », « Aesthetic Judgment », « Environmental Aesthetics ».)


Position du problème

Spontanément, on attend d’une œuvre d’art qu’elle soit belle — la beauté semble sa vocation. Mais cette évidence se fissure dès qu’on remarque deux faits :

  1. On juge esthétiquement des choses qui ne sont pas de l’art (un coucher de soleil, un oiseau en vol) → la beauté déborde l’art.
  2. Beaucoup d’œuvres majeures ne visent pas la beauté (l’art conceptuel, Dada, l’art « moralement » engagé) → l’art déborde la beauté.

La question n’est donc pas « qu’est-ce que le beau ? » mais : la beauté est-elle nécessaire, suffisante, ou même souhaitable pour qu’il y ait art réussi ?


I. Thèse classique : oui, l’art vise le beau (objectivisme)

Thèse : la beauté est une propriété objective des choses, et l’art en est la production par excellence.

  • Argument : de l’Antiquité au XVIIIe siècle, la beauté est tenue pour une qualité réelle (proportion, harmonie, éclat). Platon (Banquet) et Plotin (Ennéades I, 6) la situent dans la participation à l’Idée : « toute la beauté de ce monde vient par communion dans la Forme-Idéale ». Augustin (De Vera Religione) tranche : les choses ne sont pas belles parce qu’elles plaisent, elles plaisent parce qu’elles sont belles.
  • Conséquence pour l’art : Hegel (Esthétique, 1835) fait même de la beauté artistique une beauté supérieure à celle de la nature, car « née de l’esprit » ; Croce (1928) va jusqu’à nier que la nature soit vraiment belle. Ici l’art est le lieu propre du beau.

II. Le tournant subjectif : le beau est dans l’œil (le jugement de goût)

Thèse : la beauté n’est pas dans l’objet mais dans le sujet qui l’éprouve — d’où la fragilisation du « devoir d’être beau ».

  • Hume, Of the Standard of Taste (1757) : « La beauté n’est pas une qualité des choses elles-mêmes : elle existe seulement dans l’esprit qui les contemple. » Mais Hume sauve la normativité par la figure du bon critique (sens aiguisé, exercé, sans préjugé) et l’épreuve du temps (la vénération durable d’Homère).
  • Kant, Critique de la faculté de juger (1790) : le jugement de goût est subjectif (fondé sur un plaisir) mais prétend à une universalité : je n’énonce pas ma préférence, j’exige l’assentiment d’autrui. Trois traits décisifs :
    • désintéressement : le plaisir du beau est indépendant du désir (ni utilité, ni possession) ;
    • universalité subjective : « il l’exige des autres, il les blâme s’ils jugent autrement » ;
    • beauté libre vs dépendante : « un beau bœuf ferait un cheval laid » — la beauté libre (fleur, ornement abstrait) tient à la pure forme, sans concept.
  • Santayana, The Sense of Beauty (1896) : la beauté est « du plaisir objectivé » — on attribue à l’objet un état qui est le nôtre. La beauté devient presque « une sorte d’erreur ».

Bascule : si le beau est un plaisir subjectif, il « ne semble pas avoir un statut plus élevé que ce qui amuse ou distrait » — il perd son rang à côté du vrai et du juste. C’est la porte ouverte à son abandon par l’art.

III. Le XXe siècle : l’art congédie la beauté

Thèse : non seulement l’art peut se passer de beauté, mais il doit parfois la refuser.

  • Le sublime n’est pas le beau : devant l’immensité ou la puissance (le sublime kantien), il y a excellence artistique sans beauté (ex. l’Apocalypse de John Martin). La valeur d’une œuvre peut être cognitive, morale, politique — pas esthétique au sens du joli.
  • Dada / avant-gardes : Max Ernst : « Pour nous, Dada était avant tout une réaction morale (…) mes œuvres n’étaient pas faites pour séduire, mais pour faire crier. » Duchamp et l’art conceptuel déplacent la valeur vers l’idée, contre la « rétine ».
  • Critique idéologique — Adorno, Théorie esthétique (1970) : la beauté est suspecte de complicité avec l’ordre établi. « L’art doit prendre le parti de ce qui est proscrit comme laid (…) dans le laid, l’art doit dénoncer le monde qui crée et reproduit le laid à son image. » Rendre le monde joli, c’est le masquer.
  • Critiques politiques : la beauté associée au pouvoir (aristocratie rococo, <span class=“lien-absent”>Leni Riefenstahl</span> et l’esthétique nazie), au regard masculin (Laura Mulvey, Visual Pleasure and Narrative Cinema, 1975 : « analyser le plaisir, ou la beauté, le détruit — c’est l’intention de cet article »), à la norme (Naomi Wolf, The Beauty Myth, 1991). Même le positivisme logique (Ayer, Language, Truth and Logic, 1952) déclare les jugements esthétiques dénués de validité objective.

IV. Réhabilitations contemporaines : la beauté défendue

Thèse : depuis les années 1990, plusieurs philosophes réhabilitent la beauté — sans revenir à l’objectivisme naïf.

  • Dave Hickey (1993) : « la question des années 90 sera la beauté. »
  • Arthur Danto, The Abuse of Beauty (2003) : retrace ce déclin et plaide pour réintégrer la beauté parmi d’autres qualités esthétiques, sans en faire le critère unique.
  • Alexander Nehamas, Only a Promise of Happiness (2007) : la beauté est une promesse, une « invitation à de nouvelles expériences », irréductiblement sociale : « la beauté crée de plus petites sociétés » — elle ne commande jamais l’accord universel.
  • Roger Scruton, Beauty (2009) ; Mothersill, Beauty Restored (1984) : titres-manifestes de ce retour.

V. L’argument de l’esthétique environnementale : la beauté n’est pas le propre de l’art

Champ né dans les années 1960 contre le biais « art-centré » de l’esthétique (Hegel, et Beardsley, Aesthetics, 1958 : « il n’y aurait pas de problèmes d’esthétique si personne ne parlait d’œuvres d’art »).

  • Texte fondateur : Ronald Hepburn, « Contemporary Aesthetics and the Neglect of Natural Beauty » (1966) : la nature mérite une appréciation esthétique selon des principes propres, non importés de l’art. Kant déjà donnait la priorité à la beauté naturelle.
  • Cognitivisme — Allen Carlson (« natural environmental model », 1979) : bien apprécier la nature exige un savoir scientifique (géologie, écologie), comme apprécier Guernica suppose de savoir que c’est une œuvre cubiste. D’où l’esthétique positive : « toute partie de la nature, correctement vue, est belle » (il n’y a pas de laideur dans la nature) — inverse exact du pittoresque qui ne goûtait que les « vues ».
  • Non-cognitivisme : Noël Carroll (« being moved by nature », 1993, l’émotion suffit) ; Arnold Berleant (« esthétique de l’engagement », rejet du désintéressement au profit de l’immersion multisensorielle).

Portée pour notre question : on peut éprouver le beau et le sublime devant ce qui n’est pas de l’art. Donc la beauté n’est pas l’essence de l’art — au mieux l’une de ses dimensions possibles.


Conclusion (réponse nuancée)

  • La beauté n’est ni nécessaire ni suffisante à l’art : pas suffisante (un objet beau n’est pas ipso facto une œuvre), pas nécessaire (le sublime, le laid revendiqué, le conceptuel font œuvre sans beauté).
  • Mais l’abandonner totalement laisse l’art sans plaisir ni forme — d’où les réhabilitations récentes.
  • Position défendable : la beauté est une valeur artistique, ni la seule ni la plus haute. Le bon critère d’une œuvre n’est pas « est-elle jolie ? » mais « fait-elle œuvre ? » — ce qui peut passer par la beauté, le sublime, voire le laid assumé.
  • Écho contemporain : François Bégaudeau inverse le soupçon d’Adorno en soutenant que « plus c’est de l’art, plus c’est politique » et que la beauté est du côté de la politique, non son obstacle — contre l’idée militante qu’une œuvre devrait être laide « pour ne pas desservir le message ».

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