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Les Sorcières

Histoire / Anthropologie / Féminisme → De la victime persécutée à la figure de révolte — La « sorcière » est l'une des figures les plus chargées de l'histoire occidentale : accusée d'un pacte avec le…

Histoire / Anthropologie / Féminisme → De la victime persécutée à la figure de révolte


Enjeu global

La « sorcière » est l’une des figures les plus chargées de l’histoire occidentale : accusée d’un pacte avec le diable, elle fut l’objet de persécutions massives. Loin du folklore d’Halloween, les chasses aux sorcières (XVe-XVIIe s.) ont fait des dizaines de milliers de morts — en immense majorité des femmes. Aujourd’hui, la sorcière est devenue un symbole féministe de la femme libre et persécutée.


L’histoire des chasses

  • Chronologie : le phénomène culmine entre ~1450 et 1700 (donc à la Renaissance et à l’âge « moderne », pas au « Moyen Âge obscur » comme on le croit souvent — nuance importante).
  • Le Malleus Maleficarum (« Le Marteau des sorcières », 1487, de Kramer/Institoris) : manuel de détection et de torture des sorcières, diffusé par l’imprimerie — un « best-seller » qui codifie la chasse et sa misogynie explicite.
  • Les cibles : surtout des femmes âgées, veuves, célibataires, guérisseuses, sages-femmes, marginales — des femmes autonomes, hors de la tutelle d’un mari.
  • Le mécanisme : accusation, torture pour arracher des aveux, dénonciation en chaîne, bûcher. Un bouc émissaire collectif en temps de crise (voir Le Sacrifice, La Psychologie des Foules : le « tous contre un »).

Les grandes lectures

Lecture féministe et économique — Silvia Federici

Dans Caliban et la sorcière (2004), Silvia Federici relie la chasse aux sorcières à la naissance du capitalisme : détruire les femmes autonomes, leur savoir (contraception, avortement, médecine populaire) et les communs, pour imposer le contrôle des corps et la reproduction de la force de travail. La chasse serait une « guerre contre les femmes » fondatrice de l’ordre moderne (voir Marxisme et Luttes Identitaires, L’Écoféminisme).

Lecture contemporaine — Mona Chollet

Dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes (2018), Mona Chollet montre que la stigmatisation des sorcières se prolonge aujourd’hui : la suspicion visant les femmes indépendantes, célibataires, sans enfants ou âgées — la sorcière comme miroir des peurs actuelles envers la femme libre.

Lecture romantique — Michelet

Jules Michelet (La Sorcière, 1862) en faisait déjà une figure de révolte populaire contre l’oppression de l’Église.


Le folklore de la sorcière (et son analyse)

Au-delà de l’histoire des procès, la sorcière est une figure folklorique universelle, transmise oralement de génération en génération — souvent une vieille femme effrayante, croque-mitaine servant à faire peur aux enfants.

  • Grand-mère Kalle (Granmèr Kal)La Réunion : la sorcière la plus célèbre de l’île, équivalent créole de Baba Yaga ou du croque-mitaine (« attention, Grand-mère Kalle va venir cette nuit ! »). Fait marquant : la légende renvoie à une femme réelle, Kala, une esclave d’origine malgache, tuée par des marrons (esclaves en fuite), le corps brûlé et jeté dans un gouffre. Un jeu d’enfants en garde la trace (« Grand-mère Kalle, quelle heure est-il ? » → à « minuit », elle poursuit). Elle relie donc directement la figure de la sorcière à l’histoire de l’esclavage (voir La Traite arabe, Décolonialisme).
  • Baba Yaga (monde slave) : sorcière vivant dans une isba sur des pattes de poule, ambivalente (dévoreuse d’enfants ou aide magique). La Befana (Italie) : vieille femme qui apporte des cadeaux à l’Épiphanie. La Chasse-galerie, les striges, la Baba balkanique…

Analyse : ces figures ont plusieurs fonctions.

  1. Pédagogique et sociale : effrayer pour protéger (ne pas sortir la nuit, obéir) — la peur comme outil éducatif.
  2. Exutoire : incarner et domestiquer la peur de la mort, de la nuit, de l’inconnu (le familier devenu inquiétant).
  3. Mise à l’écart de la marge : la sorcière folklorique est presque toujours la vieille femme seule, laide, en dehors de la norme — le folklore rejoue la misogynie et la peur de la femme âgée/autonome (écho à La Beauté Féminine : la femme « hors canon » diabolisée).
  4. Mémoire enfouie : comme Granmèr Kal, certaines légendes cryptent une histoire réelle (l’esclavage, une injustice) sous la forme d’un conte — le folklore comme archive déguisée.

La sorcière aujourd’hui : un symbole réapproprié

Le féminisme a retourné le stigmate : la sorcière est devenue un emblème de puissance et de désobéissance (collectifs militants, culture pop). Elle incarne la femme qui sait, qui soigne, qui désobéit — et que le pouvoir a voulu brûler pour cela.

À retenir

Les chasses aux sorcières (surtout XVe-XVIIe s., pas le Moyen Âge) ont persécuté des femmes autonomes, codifiées par le Malleus Maleficarum (1487). Trois lectures majeures : Federici (une guerre contre les femmes au service du capitalisme naissant), Chollet (un stigmate toujours actif contre la femme libre), Michelet (révolte contre l’Église). De victime, la sorcière est devenue symbole féministe de puissance.

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