Histoire → Esclavage et traites négrières → La traite arabo-musulmane
Enjeu global
La traite arabe (ou traite orientale, arabo-musulmane) désigne la déportation d’esclaves — surtout africains — organisée par le monde musulman depuis l’Arabie, le Maghreb, le Proche-Orient et l’Afrique de l’Est. Sa spécificité : c’est la traite la plus longue de l’histoire (du VIIe au XXe siècle, ~13 siècles), là où la traite atlantique a duré ~4 siècles. Longtemps peu enseignée en Occident, elle est aujourd’hui un objet d’histoire — et de vives controverses mémorielles.
Repères historiques
- Début : autour de 652, vingt ans après la mort de Mahomet, un traité (le baqt) impose à la Nubie la livraison annuelle d’esclaves. La pratique se systématise avec l’expansion de l’islam.
- Trois routes : la route transsaharienne (Afrique subsaharienne → Maghreb), la route de la mer Rouge (Corne de l’Afrique → Arabie), et la route de l’océan Indien / Afrique de l’Est (Swahili, Zanzibar → Golfe, Inde).
- Zanzibar, plaque tournante au XIXe s. : vers 1834, l’île compte ~100 000 esclaves, soit les deux tiers de sa population ; la mortalité y est telle qu’il faut en « importer » ~10 000 par an. Le sultanat d’Oman y bâtit une économie de clou de girofle esclavagiste.
- Fin tardive : l’esclavage n’est aboli que très progressivement — Zanzibar en 1897, et certains États du Golfe (Arabie saoudite, Yémen) seulement dans les années 1960-1970.
Caractéristiques propres (vs traite atlantique)
- Destination et usage : moins de plantations que dans l’Atlantique ; surtout des domestiques, concubines (harems), soldats et eunuques — d’où une forte demande d’hommes castrés pour la garde des harems (voir Le Pouvoir des Femmes dans l’Empire Ottoman).
- Une descendance faible : peu de communautés afro-descendantes subsistent dans le monde arabe, ce qui s’explique par la castration massive, une mortalité élevée et l’assimilation — à l’inverse des ~70 millions d’afro-descendants des Amériques.
- Traite interne africaine : la capture reposait largement sur des intermédiaires africains (razzias, guerres, réseaux marchands), comme pour l’atlantique.
Les chiffres (fourchette, prudence de rigueur)
Les estimations divergent fortement car les sources sont lacunaires (pas de comptabilité d’armateurs comme dans l’Atlantique). Les historiens avancent une fourchette de ~8 à 17 millions de personnes déportées sur treize siècles. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau (Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, 2004) retient l’hypothèse haute (~17 millions, VIIe s.–1920) — chiffre jugé « hypothétique » par d’autres (Catherine Coquery-Vidrovitch).
Débat mémoriel et historiographique (le cœur sensible)
- La thèse polémique : l’anthropologue Tidiane N’Diaye, dans Le Génocide voilé (2008), qualifie cette traite de « génocide des peuples noirs » resté « voilé », et y voit une cause du sous-développement africain. Sa thèse a un fort écho public.
- Les réserves des historiens : beaucoup d’universitaires jugent la comparaison chiffrée biaisée — la traite orientale s’étale sur 13 siècles, tandis que 90 % de la traite atlantique se concentre sur ~110 ans (intensité incomparable). Le terme « génocide », juridiquement défini (intention d’exterminer un groupe), est contesté pour une pratique esclavagiste (exploiter, non exterminer).
- L’instrumentalisation : le sujet est parfois mobilisé pour relativiser la traite atlantique et la responsabilité européenne (« ils l’ont fait aussi, et plus longtemps »), ou à l’inverse occulté par gêne. La rigueur exige de tenir les deux : la traite arabe fut massive et réelle, sans que cela efface ou excuse quoi que ce soit de l’atlantique. Les trois traites (orientale, atlantique, interne) sont des faits distincts, chacun à documenter pour lui-même.
Enjeu de méthode : distinguer le fait historique (une traite ancienne, longue, meurtrière) du combat mémoriel (les usages politiques du chiffre et du mot). Un cas d’école de l’esprit critique appliqué à l’histoire.
À retenir
La traite arabe est un fait historique majeur et longtemps sous-étudié : treize siècles de déportation, des millions de victimes, une empreinte marquée par la castration et la domesticité. Mais son histoire est minée par les usages polémiques (thèse du « génocide voilé », relativisation de l’atlantique). La bonne posture : reconnaître pleinement cette traite et refuser d’en faire une arme contre la mémoire des autres traites.
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Index
Sources : O. Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières (Gallimard, 2004) ; T. N’Diaye, Le Génocide voilé (2008) ; Wikipédia « Traite orientale », « Traites négrières », « Esclavage dans le monde musulman » ; Herodote.net.
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