L'Encyclopédie

L'Alphabet Chinois

(Le titre courant parle d'« alphabet chinois ». Il n'y en a pas, et c'est le premier point à établir.) — Le chinois ne s'écrit pas avec un alphabet.

(Le titre courant parle d’« alphabet chinois ». Il n’y en a pas, et c’est le premier point à établir.)


1. Ce que c’est, et ce que ce n’est pas

Le chinois ne s’écrit pas avec un alphabet. Un alphabet note des sons ; le chinois note des morphèmes — des unités de sens.

Le terme correct est écriture logographique (parfois « morphosyllabique »). Chaque caractère (hànzì, 汉字) correspond, en principe, à une syllabe et une unité de sens.

Ce n’est pas non plus une écriture « idéographique », contrairement à ce qu’on répète. L’idée qu’un Chinois « voit des images » et pense en dessins est un mythe tenace, forgé par les jésuites et les philosophes européens du XVIIᵉ siècle (Leibniz en a rêvé, y voyant une écriture universelle qui parlerait directement à l’esprit). La réalité est beaucoup plus prosaïque et beaucoup plus intéressante : voir §3.


2. Les chiffres

  • ~50 000 caractères répertoriés dans les grands dictionnaires (dont l’immense majorité est morte).
  • ~3 000 à 4 000 suffisent à lire un journal.
  • ~2 600 sont requis pour l’alphabétisation officielle en Chine ; ~7 000 définissent le seuil de « lettré ».
  • Le Xinhua Zidian, le dictionnaire courant, en contient environ 13 000.

Ordre de grandeur : un lecteur cultivé en connaît environ 6 000 à 8 000.


3. Comment un caractère est construit — la vraie mécanique

C’est le point que presque personne ne connaît, et il détruit le mythe de l’idéogramme.

Les caractères se répartissent en catégories traditionnelles (les liùshū, « six écritures »), dont deux comptent vraiment :

(a) Les pictogrammes et idéogrammes — les seuls qu’on cite toujours, et ils représentent moins de 5 % du total.

  • shān (montagne) — trois pics.
  • (soleil), 月 yuè (lune), 木 (arbre), 人 rén (personne).
  • lín (bois) = deux arbres ; 森 sēn (forêt) = trois arbres.
  • míng (clair) = soleil + lune.

Ce sont les exemples qu’on donne aux débutants, et ils faussent tout, parce qu’ils sont l’exception.

(b) Les composés phonético-sémantiques — environ 80 à 90 % des caractères. Et c’est ici que tout se joue.

Un tel caractère se compose de deux parties :

  • une clé sémantique (le radical), qui indique le domaine de sens ;
  • un élément phonétique, qui indique à peu près la prononciation.

Exemple. Le caractère 马 signifie « cheval ». Il sert ensuite d’indicateur phonétique dans :

  • (mère) = clé de la femme 女 + son ma
  • (insulter) = clé de la bouche (doublée) + son ma
  • ma (particule interrogative) = clé de la bouche 口 + son ma

Autre exemple. La clé de l’eau (氵) apparaît dans : 河 (fleuve), 海 (mer), 洗 (laver), 汗 (sueur), 酒 (alcool), 洋 (océan). La clé ne dit pas le mot : elle dit la famille.

Conséquence majeure : l’écriture chinoise est en grande partie PHONÉTIQUE. Elle ne l’est pas au niveau du son isolé, mais elle l’est au niveau de la syllabe. Un Chinois qui rencontre un caractère inconnu peut souvent en deviner la prononciation approximative et le champ de sens — exactement comme un francophone devine « hydrophobe » sans l’avoir appris.

Le problème est que les prononciations ont dérivé depuis deux mille ans, et que l’indication phonétique est aujourd’hui souvent inexacte. C’est une écriture phonétique qui a vieilli.


4. Les clés

214 clés dans le système classique (le dictionnaire de Kangxi, 1716). Ce sont les briques : eau, feu, main, cœur, parole, main, arbre, métal, maladie, toit, femme, enfant, argent…

Elles servent à deux choses : classer les caractères dans un dictionnaire (avant l’informatique, c’était le seul moyen de chercher un caractère dont on ignorait la prononciation), et rendre l’apprentissage rationnel. On n’apprend pas 3 000 dessins ; on apprend 214 éléments et leurs combinaisons.

Le nombre de traits est l’autre coordonnée : chaque caractère a un nombre de traits fixe, et un ordre d’écriture strict (globalement : haut avant bas, gauche avant droite, horizontale avant verticale). Cet ordre n’est pas une coquetterie : il conditionne la reconnaissance d’écriture, la calligraphie, et il est corrélé à la mémorisation.


5. Le grand avantage, et il est unique au monde

L’écriture chinoise est indépendante de la prononciation. C’est ce qui fait tout son intérêt et toute sa persistance.

Le « chinois » n’est pas une langue mais une famille de langues — mandarin, cantonais, wu (shanghaïen), hokkien, hakka — dont certaines sont mutuellement incompréhensibles à l’oral, autant que le français et l’espagnol. Un Pékinois et un Cantonais ne se comprennent pas en parlant.

Mais ils lisent le même texte. Le caractère 我 se prononce en mandarin et ngo5 en cantonais ; il signifie « je » dans les deux cas.

Cela a une conséquence historique gigantesque : l’écriture a maintenu l’unité culturelle et administrative d’un empire de la taille d’un continent, sur trois mille ans, par-dessus la diversité linguistique. Un fonctionnaire de n’importe quelle province pouvait lire un édit impérial. C’est probablement le principal instrument de la continuité chinoise.

Elle a aussi permis une continuité temporelle : un lettré chinois peut déchiffrer un texte de Confucius (Vᵉ siècle av. J.-C.) avec un entraînement, là où un francophone ne lit pas la Chanson de Roland sans traduction. L’écriture n’a pas suivi la dérive de la langue parlée.

Le même principe explique que le Japon, la Corée et le Vietnam aient adopté les caractères chinois pour des langues qui n’ont aucune parenté avec le chinois — et que les Japonais les emploient encore (kanji), avec deux syllabaires en plus (hiragana, katakana).


6. Le grand coût

L’apprentissage. Il n’y a pas de raccourci : il faut mémoriser plusieurs milliers de formes, et les entretenir. Un enfant chinois consacre plusieurs années de plus qu’un enfant français à l’acquisition de la lecture. Et il existe un phénomène bien documenté, l’« amnésie du caractère » (tíbǐ wàng zì, « prendre le pinceau et oublier le caractère ») : des adultes lettrés qui savent lire un caractère ne parviennent plus à l’écrire à la main, parce qu’ils tapent au pinyin. Le phénomène s’aggrave avec le numérique.

L’accès à l’information. Chercher un mot inconnu dans un dictionnaire papier suppose de déterminer sa clé puis de compter ses traits. L’informatique a résolu ce problème, mais il a pesé pendant des siècles — et il a nourri les campagnes en faveur d’une latinisation.


7. Les réformes

La simplification (1956-64). La République populaire réduit le nombre de traits de plus de 2 000 caractères courants. 龍 (dragon, 16 traits) devient 龙 (5 traits). L’objectif est l’alphabétisation de masse, et il a été largement atteint (le taux d’alphabétisation passe d’environ 20 % en 1949 à plus de 95 % aujourd’hui).

Mais Taïwan, Hong Kong et Macao ont conservé les caractères traditionnels. Le clivage est donc devenu politique. Les objections à la simplification sont sérieuses : elle a parfois détruit la logique du caractère (爱 « amour » a perdu le composant 心 « cœur » qu’il contenait — la plaisanterie taïwanaise dit que les communistes ont fait l’amour sans le cœur), et elle a fusionné des caractères distincts, créant des ambiguïtés.

Le pinyin (1958). La transcription officielle en lettres latines, avec les tons notés par des accents (mā, má, mǎ, mà). Il n’a jamais eu vocation à remplacer les caractères — c’est un outil d’apprentissage, de dictionnaire, et aujourd’hui de saisie informatique (on tape le pinyin, le logiciel propose les caractères).

Et il faut noter le retournement : on prédisait que l’informatique tuerait l’écriture chinoise, jugée intapable. C’est l’inverse qui s’est produit — la saisie prédictive par pinyin a rendu l’écriture des caractères plus rapide que la frappe alphabétique, puisqu’un caractère vaut un mot entier. La technologie a sauvé le système qu’elle devait détruire, et elle a fait disparaître l’argument principal des réformateurs.


8. Objections et discussions

Le mythe de l’idéogramme. Il faut y revenir, parce qu’il est partout. L’idée que les caractères chinois représenteraient des idées et non des sons a été popularisée en Occident par Ernest Fenollosa et Ezra Pound, qui en ont tiré une poétique entière. Elle est fausse, et le sinologue John DeFrancis l’a démontée en détail (The Chinese Language: Fact and Fantasy, 1984). Un caractère note une syllabe d’une langue précise ; il ne « parle » pas directement à l’esprit. Le mythe est séduisant parce qu’il flatte un rêve occidental — celui d’une écriture universelle — et il en dit plus sur nous que sur la Chine.

Le mythe de la difficulté insurmontable. Les Chinois apprennent à lire. Un milliard et demi de personnes utilisent ce système. L’affirmation qu’il serait irrationnel ou archaïque a été faite pendant tout le XXᵉ siècle, y compris par des intellectuels chinois (Lu Xun a écrit : « si les caractères chinois ne sont pas détruits, la Chine périra »). Elle n’a pas été validée par les faits.

Le mythe du « chinois fait penser autrement ». On lui a prêté des effets cognitifs profonds. Les études existent et les résultats sont modestes : des différences réelles dans les aires cérébrales mobilisées à la lecture, une dyslexie qui se manifeste différemment — mais rien qui autorise à dire que les Chinois « pensent » autrement. Voir Hypothèse Sapir-Whorf : version faible confirmée, version forte réfutée, ici comme ailleurs.


Dimension symbolique

Le contraste avec l’arabe est parfait, et il est instructif.

L’arabe note le squelette consonantique et laisse le lecteur reconstituer le son. Le chinois ne note pas le son du tout — et il note le sens. L’un et l’autre paraissent des systèmes défectueux à qui vient de l’alphabet ; l’un et l’autre sont parfaitement adaptés à la langue qu’ils servent.

Et chacun paie sa contrepartie. L’abjad arabe suppose qu’on connaisse déjà la langue ; en échange, il ne coûte que 28 signes. Le logogramme chinois n’exige pas qu’on parle la même langue que l’auteur ; en échange, il coûte des milliers de signes.

Autrement dit, le chinois a échangé la facilité d’apprentissage contre l’unité d’un empire — et c’est un échange qu’il a fait consciemment et qu’il a maintenu. Toutes les réformes de latinisation ont échoué non par conservatisme, mais parce que passer à l’alphabet aurait signifié écrire le mandarin, le cantonais et le wu en trois orthographes différentes — c’est-à-dire les constituer en trois langues distinctes. L’écriture chinoise est un choix politique vieux de deux mille ans, et il fonctionne toujours.


🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (3)