L'Encyclopédie

L'Alphabet Arabe

Le mot est trompeur. L'arabe s'écrit avec un abjad — un système où seules les consonnes (et les voyelles longues) sont notées. Les voyelles brèves ne le sont pas.


1. Le fait de départ : ce n’est pas un alphabet

Le mot est trompeur. L’arabe s’écrit avec un abjad — un système où seules les consonnes (et les voyelles longues) sont notées. Les voyelles brèves ne le sont pas.

Le terme abjad vient des quatre premières lettres de l’ordre ancien (alif, bāʾ, jīm, dāl) — le même ordre que l’alphabet phénicien, l’hébreu et le grec (alpha, beta, gamma, delta). Tous ces systèmes ont une ancêtre commune : l’écriture proto-sinaïtique, vers 1800 av. J.-C., elle-même dérivée de quelques hiéroglyphes égyptiens détournés. L’arabe descend plus précisément de l’araméen, via le nabatéen.

Concrètement : كتب note k-t-b. Cela peut se lire kataba (« il a écrit »), kutiba (« il a été écrit »), kutub (« livres »), kutub encore… Le lecteur reconstitue les voyelles à partir du contexte et de sa connaissance de la langue.

Cela paraît absurde. Ce ne l’est pas, et c’est le point central : ce système est possible parce que la langue est bâtie sur des racines consonantiques.


2. La racine trilitère — ce qui rend l’abjad rationnel

En arabe (comme en hébreu et dans les langues sémitiques), le sens réside dans une racine de trois consonnes, et la grammaire réside dans le schème vocalique et affixal qu’on y applique. C’est un système d’une régularité remarquable.

Prenons la racine K-T-B (idée d’écrire) :

Forme Sens Schème
kataba il a écrit verbe accompli
yaktubu il écrit verbe inaccompli
kitāb livre ce qui est écrit
kutub livres pluriel interne
kātib scribe, écrivain participe actif : celui qui fait
maktūb écrit, destin participe passif : ce qui est fait
maktab bureau schème ma-…-a : le lieu où l’on fait
maktaba bibliothèque le lieu, au féminin
miktāb machine à écrire schème mi-…-ā : l’instrument

Le schème ma-…-a signifie « le lieu de » universellement. D’où : ma-lʿab (jouer → le stade), ma-ṭbakh (cuisiner → la cuisine), ma-drasa (étudier → l’école). Un arabophone qui rencontre un mot inconnu peut en deviner le sens s’il reconnaît la racine et le schème. Le français ne permet presque jamais cela.

Conséquence pour l’écriture : puisque la racine est consonantique et que le schème est prévisible, noter les consonnes suffit à identifier le mot ; le schème se déduit de la syntaxe. L’abjad n’est pas une écriture incomplète : c’est une écriture adaptée à la structure de la langue. Un abjad appliqué au français serait illisible (prt = porte, partie, parti, part, prêt, prête, port…).


3. Comment ça marche, mécaniquement

28 lettres. Écriture de droite à gauche. Toujours cursive — il n’existe pas d’équivalent des majuscules ni des caractères d’imprimerie détachés ; même imprimé, l’arabe est attaché.

Chaque lettre a jusqu’à quatre formes selon sa position : isolée, initiale, médiane, finale. C’est ce qui donne à l’écriture arabe sa réputation de difficulté, mais les formes sont des variantes du même squelette, pas des signes différents.

Six lettres ne se lient jamais à gauche (alif, dāl, dhāl, rāʾ, zāy, wāw) — elles coupent le mot en segments. C’est un détail technique, mais il explique le rythme visuel de l’écriture.

Les points diacritiques. Beaucoup de lettres ont le même squelette et ne se distinguent que par des points au-dessus ou au-dessous : ب (b), ت (t), ث (th), ن (n), ي (y) partagent la même base. Ces points sont une invention tardive, ajoutée au VIIᵉ-VIIIᵉ siècle — précisément pour éviter les erreurs de lecture du Coran.

Les voyelles brèves existent, sous forme de signes (fatḥa, kasra, ḍamma) placés au-dessus ou au-dessous. Elles ne sont écrites que dans trois cas : le Coran, la poésie, et les manuels pour débutants. Un journal, un roman, un panneau ne les portent pas.


4. Le rôle du Coran, et il est décisif

L’écriture arabe est, historiquement, une écriture marginale devenue majeure par un texte. Avant l’islam, l’arabe écrit est peu utilisé ; la culture est orale et poétique.

Le Coran change tout, et il produit trois effets techniques :

(a) La fixation. Le texte étant tenu pour la parole même de Dieu, sa transmission exacte devient un enjeu absolu. La recension d’Uthman (~650) fixe le texte consonantique. Puis, parce que l’islam s’étend à des peuples non arabophones qui lisent mal, on ajoute les points diacritiques et les voyelles. La ponctuation vocalique de l’arabe est née d’un problème d’orthodoxie, pas de linguistique.

(b) La calligraphie comme art majeur. L’islam sunnite ayant développé une réserve forte à l’égard de la représentation figurée, la calligraphie devient l’art suprême — et non un art décoratif. Écrire le nom de Dieu est un acte de dévotion. Les grands styles : le coufique (anguleux, monumental, le plus ancien), le naskh (cursif, celui des livres et des écrans), le thuluth (majestueux, celui des monuments), le nastaʿlīq (persan, incliné, d’une élégance extrême), le maghribi (Afrique du Nord).

© La diffusion. L’écriture arabe a servi ou sert à noter des langues qui n’ont aucune parenté avec l’arabe : le persan, l’ourdou, le pachto, le kurde, le ouïghour, le malais (jusqu’au XXᵉ siècle), le swahili, le haoussa, le turc ottoman (jusqu’en 1928). C’est le deuxième système d’écriture le plus utilisé au monde après le latin.


5. Un point qu’on manque toujours : la diglossie

Il n’y a pas « l’arabe ». Il y en a au moins deux, et ils coexistent chez chaque locuteur.

  • L’arabe littéral (fuṣḥā) : celui du Coran, de la littérature classique, et — sous sa forme moderne standardisée — de la presse, des livres, des discours officiels, des journaux télévisés. Personne ne le parle spontanément. Il s’apprend à l’école.
  • Les dialectes (ʿāmmiyya, darija) : marocain, algérien, égyptien, levantin, irakien, golfe. Ce sont les langues maternelles réelles. Et l’écart entre eux est considérable : un Marocain et un Irakien ne se comprennent pas spontanément — l’écart est comparable à celui entre langues romanes.

Le concept a été forgé pour décrire exactement cette situation : la diglossie (Ferguson, 1959) désigne la coexistence stable de deux variétés d’une même langue, l’une haute et écrite, l’autre basse et parlée, avec une répartition stricte des usages.

Ce que cela implique, et c’est important : l’écriture arabe note une langue que personne n’a pour langue maternelle. Un enfant égyptien apprend à lire dans une langue qu’il ne parle pas. C’est une charge cognitive et scolaire que les enfants francophones ou anglophones ne connaissent pas — et c’est l’un des facteurs invoqués dans les débats sur l’alphabétisation dans le monde arabe. C’est aussi un facteur d’unité culturelle considérable : c’est cette langue haute qui fait tenir ensemble vingt-deux pays. Les deux choses sont vraies.


6. Objections et discussions

« C’est une écriture difficile. » Difficile à lire pour un débutant, oui — parce qu’il faut connaître la langue pour restituer les voyelles. Mais facile à écrire : 28 signes, un principe cursif régulier. La difficulté n’est pas dans le système, elle est dans son couplage avec la langue. Un arabophone lit sans effort ce qu’un apprenant déchiffre péniblement, parce qu’il a déjà les schèmes.

La question de la latinisation. Elle a été posée, et tranchée une fois : Atatürk a imposé l’alphabet latin au turc en 1928, en quelques mois, avec succès (le turc n’est pas sémitique ; l’abjad lui convenait mal). Elle a été rejetée partout ailleurs pour l’arabe — pour des raisons religieuses (couper le lien avec le Coran) et politiques (couper le lien entre les pays arabes). Les tentatives modernes (l’« arabizi », l’arabe écrit en lettres latines et en chiffres sur les téléphones : 3 pour ʿayn, 7 pour ḥāʾ) sont un usage informel massif, mais aucun État ne l’a officialisé.

La question du sens de lecture. On explique parfois la droite-à-gauche par la gravure sur pierre (un droitier tient le burin de la gauche et le maillet de la droite, donc il progresse vers la gauche). L’hypothèse est plausible et invérifiable ; elle est régulièrement présentée comme un fait, elle ne l’est pas.


Dimension symbolique

L’abjad pose une question qui dépasse l’arabe : une écriture doit-elle tout dire ?

Le latin note presque tout, et suppose peu du lecteur. L’arabe note l’ossature et laisse au lecteur la charge de la chair. Ce n’est pas une lacune : c’est un partage du travail entre le texte et celui qui le lit. Le texte arabe est, littéralement, un squelette qui attend d’être animé — et c’est le lecteur, avec sa connaissance de la langue, qui l’anime.

D’où le lien avec le statut du Coran. Un texte non vocalisé est plurivoque par construction : il peut porter plusieurs lectures. La tradition musulmane a d’ailleurs conservé la mémoire de plusieurs lectures canoniques (qirāʾāt) du Coran, qui diffèrent précisément par la vocalisation. L’écriture qui ne dit pas tout produit une science de l’interprétation. Ce n’est pas un hasard si l’islam est, comme le judaïsme, une civilisation du commentaire — et si le geste religieux central y est lire correctement.

Voir aussi Cadrage Satellitaire et Cadrage Verbal et Hypothèse Sapir-Whorf : la forme d’une langue ne détermine pas la pensée, mais elle détermine ce que l’on est obligé de savoir pour lire.


🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (1)