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La Linguistique et la Traduction

Langage → « Traduire, c'est trahir. » (traduttore, traditore) — et pourtant tout est traduction, y compris quand on parle sa propre langue. Il fonde la discipline.

Langage → « Traduire, c’est trahir. » (traduttore, traditore) — et pourtant tout est traduction, y compris quand on parle sa propre langue.


PARTIE I — ⭐⭐⭐ LA LINGUISTIQUE

1. SAUSSURE (Cours de linguistique générale, 1916 — publié par ses élèves, APRÈS sa mort)

Il fonde la discipline. Et il fonde, sans le savoir, le STRUCTURALISME tout entier.

➤ ⭐⭐ LE SIGNE : un couple, pas une étiquette | LE SIGNIFIANT | l’image acoustique — la suite de sons /a-bʁ/ | | LE SIGNIFIÉ | le concept — l’idée d’« arbre » |

⚠️ Ni l’un ni l’autre n’est « la chose ». Le référent (l’arbre réel, dans le jardin) est HORS du signe.LES DEUX PRINCIPES : ① L’ARBITRAIRE DU SIGNE. Rien, dans l’idée d’arbre, n’appelle les sons /aʁbʁ/. La preuve : les langues existent. (⚠️ Nuance : les onomatopées semblent motivées — mais un coq fait cocorico en français, cock-a-doodle-doo en anglais, kikeriki en allemand. Même le cri est conventionnel.) ② LA LINÉARITÉ (la parole se déroule dans le temps).

➤ ⭐⭐⭐ LA VALEUR — l’idée la plus profonde, et la plus mal comprise

« DANS LA LANGUE, IL N’Y A QUE DES DIFFÉRENCES, SANS TERMES POSITIFS. » 👉 🔑 Un signe n’a pas de sens EN LUI-MÊME. Il a une VALEUR — c’est-à-dire une place dans un SYSTÈME, définie par ce qu’il N’EST PAS.Le mouton anglais : « sheep » et « mutton » se partagent ce que le français dit par le seul mot « mouton ». 👉 ⚠️ « Mouton » n’a donc PAS la même VALEUR que « sheep » — même s’il a la même SIGNIFICATION dans une phrase donnée. Le sens vient du DÉCOUPAGE, pas du référent.Et la conséquence vertigineuse : chaque langue DÉCOUPE le monde différemment. Il n’y a pas d’idées préexistantes aux mots.

➤ Les quatre couples à connaître | ⭐ LANGUE / PAROLE | la langue = le système social, la règle du jeu ; la parole = l’acte individuel, le coup joué. La linguistique étudie la LANGUE. | | ⭐ SYNCHRONIE / DIACHRONIE | l’état du système à un moment donné ≠ son évolution. ⚠️ Saussure impose la PRIMAUTÉ de la synchronie — un tournant radical (avant lui, la linguistique n’était qu’historique).Son image : le jeu d’échecs — pour jouer, il est inutile de savoir comment on est arrivé à cette position. | | SYNTAGME / PARADIGME | l’axe horizontal (la combinaison : « le chat dort ») ≠ l’axe vertical (la substitution : chat / chien / enfant). 👉 (Jakobson : le syntagme = la MÉTONYMIE ; le paradigme = la MÉTAPHORE.) | | DÉNOTATION / CONNOTATION | le sens de dictionnaire ≠ la charge affective, sociale, idéologique. ⚠️ ⭐ « Femme de ménage » / « technicienne de surface » : même dénotation, connotation opposée. Toute la politique est là. |

2. ⭐⭐ LES NIVEAUX D’ANALYSE (le plan de tout cours de linguistique)

| PHONÉTIQUE | les sons réels, physiques | | ⭐ PHONOLOGIE | les sons PERTINENTS dans une langue donnée. Le PHONÈME, révélé par la PAIRE MINIMALE : pain / bain/p/ et /b/ sont deux phonèmes du français. ⚠️ ⭐ Et c’est pourquoi les Japonais « n’entendent » pas la différence /l/ ~ /r/ : elle n’est PAS pertinente dans leur système. Ce n’est pas une déficience de l’oreille : c’est un découpage différent du continuum sonore. | | MORPHOLOGIE | le MORPHÈME, la plus petite unité porteuse de sens : in-, -able, chant-, -ait | | SYNTAXE | la combinatoire | | SÉMANTIQUE | le sens | | ⭐⭐ PRAGMATIQUE | le sens EN CONTEXTE — voir §4. C’est le niveau le plus important pour une licence d’anglais, et le plus négligé. |

3. ⭐⭐ CHOMSKY — la révolution générativiste

  • Contre le behaviorisme de Skinner (qui expliquait le langage par le conditionnement) : ⭐ L’ARGUMENT DE LA PAUVRETÉ DU STIMULUS. L’enfant produit des phrases qu’il n’a JAMAIS entendues, et il maîtrise des règles complexes sur la base d’un input pauvre et truffé d’erreurs. Il ne peut pas avoir tout appris.
  • 👉 🔑 Donc : une GRAMMAIRE UNIVERSELLE innée — un « organe du langage », un dispositif d’acquisition (LAD). Les langues ne diffèrent que par le réglage de paramètres (l’ordre sujet-verbe-objet, le sujet nul…).
  • COMPÉTENCE / PERFORMANCE (l’écho de langue/parole) : ce que je sais faire ≠ ce que je fais réellement (avec mes hésitations, mes lapsus).
  • ⭐⭐ La phrase célèbre : « Colorless green ideas sleep furiously. » 👉 ⚠️ Grammaticalement PARFAITE. Sémantiquement ABSURDE. Preuve que la SYNTAXE est AUTONOME par rapport au SENS.
  • ⚠️ Les contradicteurs (le débat est vif) : Tomasello et les cognitivistes (le langage s’apprend par l’usage et l’intention partagée — pas besoin d’inné) ; Everett (le pirahã, une langue amazonienne, n’aurait pas de récursivité — ce qui contredirait le cœur de la théorie ; très disputé).

4. ⭐⭐⭐ LA PRAGMATIQUE (le plus utile — et le plus fin)

Le sens d’un énoncé n’est PAS la somme du sens de ses mots. « Il fait froid ici » peut vouloir dire : ferme la fenêtre.

| ⭐⭐ AUSTIN — les ACTES DE LANGAGE (How to Do Things with Words, 1962) | 🔑 DIRE, C’EST FAIRE. Il existe des PERFORMATIFS : « je vous déclare mari et femme », « je promets », « la séance est ouverte », « je te baptise ». ⚠️ Ces phrases ne DÉCRIVENT rien — ELLES ACCOMPLISSENT. Elles ne sont ni vraies ni fausses : elles sont heureuses ou malheureuses (selon les conditions : la bonne personne, le bon rite, la bonne intention). 👉 ⭐ Trois niveaux : LOCUTOIRE (ce que je dis), ILLOCUTOIRE (ce que je FAIS en le disant : ordonner, promettre, menacer), PERLOCUTOIRE (l’effet produit : convaincre, effrayer). (→ Butler en tire la performativité du genre ; → la DUDH est un performatif : elle n’énonce pas un fait, elle INSTITUE.) Voir <span class=“lien-absent”>HEC — L’Humanité (Thème CG 2027)</span>. | | ⭐⭐ GRICE — le PRINCIPE DE COOPÉRATION (1975) | Toute conversation suppose que l’autre coopère. Quatre maximes : QUANTITÉ (dis-en assez, pas trop), QUALITÉ (ne dis pas ce que tu crois faux), RELATION (sois pertinent), MANIÈRE (sois clair, bref, ordonné). ⭐ 🔑 ET LE GÉNIE DE GRICE : c’est en VIOLANT ostensiblement une maxime qu’on produit du sens IMPLICITE (une « IMPLICATURE »). — « Comment est mon élève ? — Il a une très belle écriture. » 👉 ⚠️ *La maxime de quantité est violée si visiblement que la réponse dit : il est nul. L’ironie, le sous-entendu, la litote, la politesse : tout marche là-dessus. | | ⭐ LA DEIXIS | les mots qui n’ont AUCUN sens hors contexte : je, tu, ici, maintenant, demain, ceci. (Un mot écrit sur une porte : « je reviens dans 5 minutes » — inutilisable.) |

5. ⚠️ SAPIR-WHORF (le débat le plus mal cité)

| ❌ La version FORTE (le « déterminisme linguistique ») | La langue DÉTERMINE la pensée : ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas le penser. 👉 ⚠️ RÉFUTÉE. (Le mythe des « 50 mots esquimaux pour la neige » est faux — Boas en citait 4. Et Berlin & Kay ont montré que les termes de couleur suivent une hiérarchie universelle.) | | ✅ La version FAIBLE (la « relativité linguistique ») | La langue INFLUENCE la perception et la catégorisation. 👉 ⭐ Et là, il y a des preuves solides : les locuteurs du guugu yimithirr (Australie) n’ont pas de « gauche/droite » — ils utilisent les points cardinaux absolus, y compris pour dire « la fourchette est à l’est de l’assiette ». Résultat : ils ont un sens de l’orientation stupéfiant. (Levinson.) Et le genre grammatical influence la description des objets (un pont est « élégant » pour un Allemand — die Brücke, féminin — et « solide » pour un Espagnol — el puente). Voir hypothèse Sapir-Whorf.


PARTIE II — ⭐⭐⭐ LA TRADUCTION (thème et version)

6. LE VOCABULAIRE DU MÉTIER (Vinay & Darbelnet — les 7 PROCÉDÉS)

| ① EMPRUNT | on garde le mot : « le week-end », « le suspense » | | ② CALQUE | on traduit littéralement la structure : « skyscraper » → « gratte-ciel » | | ③ TRADUCTION LITTÉRALE | mot à mot, quand ça marche | | ⭐ ④ TRANSPOSITION | on change la catégorie grammaticale. L’anglais aime les VERBES et les prépositions ; le français aime les NOMS.« He swam across the river » → « Il traversa la rivière à la nage » 👉 ⚠️ Le verbe anglais dit la MANIÈRE et la préposition dit la TRAJECTOIRE ; le français fait l’INVERSE. C’est LA différence structurelle n°1 entre les deux langues (Talmy : langues à cadrage SATELLITAIRE vs VERBAL). | | ⭐ ⑤ MODULATION | on change le point de vue. « It is not difficult » → « C’est facile ». « Shallow water » → « peu profonde ». | | ⭐ ⑥ ÉQUIVALENCE | on remplace par l’expression idiomatique correspondante : « It’s raining cats and dogs » → « il pleut des cordes » (surtout pas « des chats et des chiens »). | | ⑦ ADAPTATION | quand la réalité culturelle n’existe pas dans l’autre langue. |

7. ⭐⭐ LES PIÈGES DE L’ANGLAIS→FRANÇAIS (ce sur quoi on est noté)

  • ⚠️⚠️ LES FAUX AMIS : actually ≠ actuellement (en fait) ; eventually ≠ éventuellement (finalement) ; to support ≠ supporter (soutenir) ; sensible ≠ sensible (raisonnable) ; library ≠ librairie (bibliothèque) ; to demand ≠ demander (exiger) ; achieve ≠ achever (réaliser) ; comprehensive ≠ compréhensif (exhaustif) ; to resume ≠ résumer (reprendre) ; delay ≠ délai (retard).
  • L’ÉTOFFEMENT : le français a besoin de plus de mots. Une préposition anglaise doit souvent devenir un groupe verbal. « The man in the car » → « l’homme qui est assis dans la voiture » (selon contexte).
  • LA CHASSE À LA VOIX PASSIVE : l’anglais l’adore ; le français la déteste. « He was given a book » → « On lui a donné un livre » (le français utilise ON, que l’anglais n’a pas).
  • LE PRÉTÉRIT ANGLAIS = 3 temps français (passé simple, passé composé, imparfait). ⚠️ Le choix est une DÉCISION D’INTERPRÉTATION : c’est le cœur de la version.
  • LES TITRES DE PRESSE : ellipse de l’article et du verbe être — « PM Slams Rivals » → il faut TOUT reconstruire.

8. ⭐⭐ LES DEUX ÉCOLES (la question théorique)

SCHLEIERMACHER (1813) pose l’alternative, et elle n’a pas bougé : | SOURCIER (foreignizing) | ⭐ « Laisser l’écrivain tranquille et amener le lecteur à lui ». 👉 On garde l’étrangeté : les tournures, le rythme, les mots. Le lecteur doit sentir qu’il lit une traduction. (→ Berman, L’Épreuve de l’étranger : ⚠️ la traduction « fluide » est une VIOLENCE, une annexion — elle efface l’autre.) | | CIBLISTE (domesticating) | « Laisser le lecteur tranquille et amener l’écrivain à lui ». 👉 On produit un texte naturel en langue d’arrivée. ⚠️ (→ Les « belles infidèles » du XVIIᵉ : on « corrigeait » Homère pour le rendre poli.) | ⭐ VENUTI : « l’invisibilité du traducteur » est une idéologie anglo-saxonneplus la traduction est fluide, plus on efface le travail ET l’altérité.

⭐ Les trois types de JAKOBSON (à citer) : la traduction INTRALINGUALE (reformuler dans la même langue — paraphraser, c’est déjà traduire), INTERLINGUALE (la traduction « proprement dite »), INTERSÉMIOTIQUE (un roman en film, un poème en musique). ⚠️ 🔑 Et son verdict : « La poésie est INTRADUISIBLE par définition. Seule la TRANSPOSITION CRÉATRICE est possible. »

Dimension symbolique

  • La traduction est l’expérience concrète de la non-transparence du langage. Tant qu’on parle une seule langue, on croit que les mots collent aux choses. Traduire, c’est découvrir qu’ils collent à un SYSTÈME — et que le système d’à côté découpe autrement.
  • 🔑 ⚠️ Et donc : l’intraduisible n’est pas ce qu’on ne traduit pas — c’est ce qu’on ne CESSE PAS de (ne pas) traduire (Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies). Un mot comme Geist, mind, esprit, soul, spirit ne se recouvrent jamais. La philosophie EST un problème de traduction. Voir La Traduction Philosophique.
  • Et la plus belle définition, celle de Steiner (Après Babel) : « Comprendre, c’est traduire. » Même entre deux locuteurs de la même langue, il y a un écart — et l’interprétation est déjà un passage. 👉 Babel n’est pas une malédiction : c’est la condition du sens.

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