đ©đȘ Version allemande : Die Sprache (Vorlesung Paul Bloom) Psychologie â Langage â Le champ de bataille des thĂ©ories de la nature humaine
Le langage est, pour Bloom, le meilleur terrain pour trancher la vieille querelle innĂ© / acquis. Câest Ă la fois la facultĂ© humaine la plus ordinaire â tout enfant lâacquiert sans quâon la lui enseigne â et la plus extraordinaire : un systĂšme capable, Ă partir dâune poignĂ©e de sons, de produire un nombre infini de pensĂ©es nouvelles. Comprendre le langage, câest comprendre ce qui rend lâesprit humain singulier.
Universel ET divers
Toutes les langues du monde (anglais, warlpiri, mandarin, langues des signesâŠ) partagent des universaux profonds : chacune peut exprimer des idĂ©es abstraites (le passĂ©, le conditionnel, la nĂ©gation, lâhypothĂšse), et chacune est crĂ©ative â elle engendre un nombre infini de phrases Ă partir dâun stock fini dâĂ©lĂ©ments. Mais les langues sont aussi radicalement diffĂ©rentes (ordre des mots, sons, morphologie). Toute thĂ©orie sĂ©rieuse du langage doit expliquer les deux faits Ă la fois : lâunitĂ© de fond et la diversitĂ© de surface. Darwin rĂ©sumait dĂ©jĂ lâessentiel : le langage est un instinct â « lâenfant babille spontanĂ©ment, mais aucun enfant nâa dâinstinct pour Ă©crire ou brasser de la biĂšre ». On parle par nature ; on lit par culture.
Le langage fait partie de la nature humaine
Bloom aligne plusieurs preuves fortes de lâuniversalitĂ© biologique du langage :
- Toute sociĂ©tĂ© humaine connue possĂšde une langue pleinement dĂ©veloppĂ©e â il nâexiste pas de peuple « sans grammaire » ni de langue « primitive ».
- Fait le plus spectaculaire : des enfants peuvent crĂ©er une langue en une seule gĂ©nĂ©ration. Quand des adultes ne partageant aucune langue commune bricolent un jargon de fortune (un pidgin, sans vraie grammaire), leurs enfants le transforment spontanĂ©ment en un crĂ©ole dotĂ© dâune grammaire complĂšte et rĂ©guliĂšre. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne a Ă©tĂ© observĂ© « en direct » avec la langue des signes du Nicaragua, apparue Ă la fin du XXá” siĂšcle : les premiers signeurs avaient un systĂšme rudimentaire, la gĂ©nĂ©ration suivante lâa dotĂ© dâune syntaxe vĂ©ritable.
- Tout humain au dĂ©veloppement typique acquiert sa langue enfant, rapidement, sans instruction explicite et « quoi quâil arrive » (dans le bruit, dans la pauvretĂ©, avec des input trĂšs variables).
- Le cerveau comporte des zones dédiées (les aphasies de Broca et de Wernicke touchent sélectivement la production ou la compréhension) et il existe des gÚnes impliqués dans le langage (le cas de la famille KE et du gÚne FOXP2).
Lâarchitecture du langage (Saussure, Humboldt, Pinker)
Une langue sâorganise en niveaux emboĂźtĂ©s :
- Phonologie â le systĂšme de sons. Chaque langue puise dans un rĂ©pertoire de phonĂšmes (~40 en anglais, davantage ou moins ailleurs) et impose ses propres contrastes (la distinction « l / r », absente en japonais). Le cerveau invente les frontiĂšres entre les mots : physiquement, le flux de parole est continu, sans blancs â câest pourquoi une langue Ă©trangĂšre semble un torrent ininterrompu, alors quâon « entend » nettement les espaces dans sa propre langue.
- Morphologie â les morphĂšmes, plus petites unitĂ©s porteuses de sens (dĂ©-, -able, -s du pluriel). Le lien entre le son dâun mot et son sens est arbitraire (Saussure : lâarbitraire du signe â rien dans le mot « chien » nâaboie). Un locuteur adulte connaĂźt en moyenne autour de 60 000 mots, soit prĂšs de dix mots appris par jour depuis la petite enfance, sans effort conscient.
- Syntaxe (la grammaire) â les rĂšgles qui combinent les mots en phrases. Son secret est la rĂ©cursion : une rĂšgle qui peut sâappeler elle-mĂȘme et enchĂąsser une structure dans une autre (« Fred pense que Barney croit que Wilma sait que⊠»). Humboldt en donnait dĂ©jĂ la formule : le langage fait un « usage infini de moyens finis ». Câest la rĂ©cursion qui rend le nombre de phrases illimitĂ©. Elle explique aussi lâambiguĂŻtĂ© structurale, ressort de bien des blagues (Groucho Marx : « One morning I shot an elephant in my pajamas » â qui portait le pyjama ?) et parfois enjeu dramatique au tribunal (la fameuse phrase « Let him have it », Ă double sens, dans lâaffaire Bentley).
Le langage « pousse » comme un organe (Chomsky)
La thĂšse centrale de Noam Chomsky, qui a refondĂ© la linguistique dans les annĂ©es 1950-60, est que lâenfant nâapprend pas sa langue au sens oĂč lâon apprend lâhistoire ou le piano : la langue se dĂ©veloppe en lui, comme un membre pousse. Ses arguments :
- La pauvretĂ© du stimulus. Lâenfant maĂźtrise des rĂšgles complexes quâon ne lui a jamais enseignĂ©es et quâil nâaurait pas pu dĂ©duire du peu quâil entend. On ne lui fournit quasiment aucun feedback grammatical : les parents corrigent le sens (« on ne dit pas de mensonge »), presque jamais la syntaxe. Il doit donc arriver au monde avec un savoir prĂ©alable.
- La grammaire universelle. Sous la diversitĂ© apparente, toutes les langues respectent les mĂȘmes contraintes abstraites ; certaines opĂ©rations, pourtant simples Ă imaginer, nâexistent dans aucune langue (par exemple former une question en inversant simplement lâordre linĂ©aire des mots â les langues opĂšrent toujours sur la structure hiĂ©rarchique, pas sur la suite brute des mots). Lâenfant est Ă©quipĂ© dâun dispositif dâacquisition du langage qui fixe des « paramĂštres » au contact de sa langue maternelle.
- Syntaxe â sens. Chomsky a montrĂ© quâune phrase peut ĂȘtre parfaitement grammaticale et totalement dĂ©nuĂ©e de sens â « Colorless green ideas sleep furiously » (« De vertes idĂ©es incolores dorment furieusement ») â et inversement agrammaticale mais comprĂ©hensible. La forme est donc autonome par rapport au contenu.
- La dissociation. Certains troubles (le Specific Language Impairment) atteignent le langage en Ă©pargnant lâintelligence gĂ©nĂ©rale ; Ă lâinverse, des personnes trĂšs dĂ©ficientes intellectuellement peuvent avoir un langage fluide. Ătre intelligent et social ne suffit donc pas : la facultĂ© de langage est un systĂšme Ă part.
Comment lâenfant acquiert sa langue
Le calendrier est étonnamment régulier partout dans le monde :
- In utero, le fĆtus se familiarise dĂ©jĂ avec la prosodie de la langue maternelle (le nouveau-nĂ© la prĂ©fĂšre Ă une langue Ă©trangĂšre).
- Ă la naissance, le bĂ©bĂ© distingue tous les phonĂšmes de toutes les langues ; cette sensibilitĂ© universelle se rĂ©duit vers 12 mois pour se spĂ©cialiser sur les sons de sa langue (Werker & Tees) â on perd ce quâon nâutilise pas.
- Babillage vers 6-7 mois, premiers mots vers 12 mois, puis explosion lexicale et premiĂšres phrases.
- Signe Ă©clatant que lâenfant applique des rĂšgles et nâimite pas : la surrĂ©gularisation. AprĂšs avoir dit correctement des formes irrĂ©guliĂšres, il se met Ă produire des formes jamais entendues en gĂ©nĂ©ralisant la rĂšgle (en français « ils disent » â « vous disez », « vous faisez » ; en anglais goed, holded, foots). On ne peut sur-gĂ©nĂ©raliser une rĂšgle que si on lâa intĂ©riorisĂ©e.
- La langue des signes suit exactement les mĂȘmes Ă©tapes (y compris un « babillage manuel »), ce qui montre que le langage nâest pas liĂ© Ă la parole vocale mais Ă une capacitĂ© mentale plus profonde.
La période critique
Il existe une fenĂȘtre dĂ©veloppementale pour acquĂ©rir une langue « comme un natif ». AprĂšs la pubertĂ©, lâapprentissage dâune langue devient nettement plus laborieux et laisse presque toujours un accent et des imperfections grammaticales durables (travaux de Newport & Supalla sur des signeurs et des immigrants selon leur Ăąge dâarrivĂ©e). Les rares cas dâenfants gravement privĂ©s de tout langage durant leurs premiĂšres annĂ©es â comme lâenfant connu sous le nom de « Genie » dans les annĂ©es 1970 â indiquent quâau-delĂ de cette fenĂȘtre lâacquisition dâune grammaire complĂšte devient extrĂȘmement difficile, voire impossible ; ces situations, issues de maltraitances extrĂȘmes, restent toutefois trop rares et trop confondues avec dâautres carences pour livrer une preuve nette. La pĂ©riode critique se retrouve dâailleurs dans dâautres apprentissages cĂąblĂ©s (le chant de certains oiseaux, la vision).
â ïž Le langage animal
Les animaux communiquent abondamment â cris dâalarme des singes vervets (des « mots » diffĂ©rents pour lâaigle, le serpent, le lĂ©opard), danse frĂ©tillante des abeilles indiquant une source de nourriture, chant des oiseaux â mais sans les propriĂ©tĂ©s-clĂ©s du langage humain : ni phonologie combinatoire, ni syntaxe rĂ©cursive, ni productivitĂ© illimitĂ©e, ni vĂ©ritable arbitraire du signe. Les projets dâapprentissage du langage Ă des grands singes (les chimpanzĂ©s Washoe et Nim Chimpsky, le bonobo Kanzi) ont donnĂ© des rĂ©sultats modestes : acquisition lente dâun vocabulaire limitĂ©, sans rĂ©cursion, et productions largement rĂ©pĂ©titives et sans grammaire (lâexemple restĂ© cĂ©lĂšbre de Nim : « Nim eat Nim eat me banana you banana me you give »). Pourquoi, du reste, sâattendre Ă ce quâun chimpanzĂ© parle ? Aucune espĂšce nâa besoin dâavoir la facultĂ© dâune autre ; et quelques millions dâannĂ©es dâĂ©volution sĂ©parĂ©e suffisent Ă faire diverger une capacitĂ© aussi spĂ©cialisĂ©e. Le langage humain apparaĂźt donc comme une adaptation propre Ă notre espĂšce, non comme le sommet dâun continuum animal.
La langue façonne-t-elle la pensée ? (Sapir-Whorf)
Reste une question ouverte et fascinante : lâhypothĂšse Sapir-Whorf, selon laquelle la langue quâon parle influencerait la maniĂšre dont on pense et perçoit le monde. La version forte (« on ne peut penser que ce que sa langue permet de dire ») est aujourdâhui rĂ©futĂ©e : on pense sans mots, les bĂ©bĂ©s et les animaux raisonnent, et lâon peut concevoir des idĂ©es avant dâavoir le mot pour les nommer. La version faible (la langue oriente subtilement lâattention et la mĂ©moire) est en revanche dĂ©battue et partiellement soutenue par des travaux sur la perception des couleurs, lâusage des nombres, ou la maniĂšre de coder lâespace et le temps selon les langues. NB pour finir : contrairement Ă la parole, la lecture est une invention culturelle rĂ©cente et difficile, qui doit sâenseigner explicitement â ce nâest pas un instinct.
đ Liens
Fiches qui citent celle-ci (6)
- Cours de psychologie â Paul Bloom (Yale) Psychologie
- Les grandes écoles de pensée par discipline (panorama transversal) Culture Générale
- Paléoanthropologie Histoire
- Skinner et le behaviorisme (cours Paul Bloom) Psychologie
- Le développement de la pensée (cours Paul Bloom) Psychologie
- Die Sprache (Vorlesung Paul Bloom) Psychologie