L'Encyclopédie
Accueil · Politique · Concepts

Ce qu'on Peut Exiger d'un Citoyen

L'ordre est important : d'abord examiner si la question est valide, ensuite seulement y répondre. « Exiger de » suppose trois choses, et chacune peut être contestée.

L’ordre est important : d’abord examiner si la question est valide, ensuite seulement y répondre.


PARTIE I — LA QUESTION EST-ELLE VALIDE ?

1. Ce que la formule présuppose

« Exiger de » suppose trois choses, et chacune peut être contestée.

| ① Un TITRE à exiger. | Qui exige ? Au nom de quoi ? ⚠️ Si personne n’a le droit de m’obliger, la question tombe. | | ② Une OBLIGATION opposable. | Il ne s’agit pas d’un souhait, mais d’un devoir — dont le non-respect autorise un reproche, voire une sanction. | | ③ Un DESTINATAIRE défini. | Qui est « citoyen » ? ⚠️ Et ce point est piégé : voir §4. |


2. Objection 1 — l’objection anarchiste : personne ne m’a rien demandé

⚠️ C’est l’objection la plus forte, et il faut la traiter en premier.

Formulation (Robert Paul Wolff, In Defense of Anarchism, 1970) :

L’autonomie morale — le devoir de n’obéir qu’à des règles dont je reconnais moi-même la validité — est incompatible avec l’autorité, qui exige l’obéissance INDÉPENDAMMENT de mon jugement.

👉 Donc : soit je suis autonome, soit j’obéis. Il n’y a pas d’obligation politique légitime.

Et l’argument de fait : ⚠️ je n’ai signé aucun contrat. Je suis né ici, c’est tout. (Hume l’avait déjà dit contre Locke : parler d’un « consentement tacite » parce que je n’ai pas émigré, c’est comme dire qu’un homme embarqué de force sur un navire pendant son sommeil consent librement à la traversée parce qu’il peut sauter à la mer.)

Cette objection ne se réfute pas. Elle se contourne — et il faut savoir comment.


3. Les quatre fondements possibles de l’obligation (et ce que chacun tient)

⚠️ Aucun ne suffit seul. Il faut les évaluer un par un.

① LE CONSENTEMENT (Locke, Rousseau)

« J’ai accepté, explicitement ou tacitement. »

⚠️ Faible, pour la raison de Hume (§2). Le consentement tacite est une fiction commode. 👉 Il ne fonctionne que pour les naturalisés — qui, eux, ont vraiment signé.

② LE BÉNÉFICE REÇU (l’argument du fair play, Hart, Rawls)

« J’ai bénéficié d’un système coopératif ; il est déloyal d’en profiter sans y contribuer. »

Vous avez été soigné, éduqué, protégé par une police, transporté sur des routes. Vous n’avez pas choisi de recevoir cela — mais vous l’avez reçu.

👉 🔑 C’est le fondement le PLUS SOLIDE, et c’est celui du passager clandestin : je ne peux pas revendiquer les bénéfices d’un ordre auquel je refuse toute contribution.

⚠️ Sa limite : elle ne vaut que si les bénéfices sont RÉELS. Que doit un citoyen à un État qui ne le protège pas, ne l’éduque pas, ne le soigne pas ? 👉 Elle est donc CONDITIONNELLE — et c’est important : la dette du citoyen dépend de ce que l’État tient.

③ L’ASSOCIATION (Dworkin)

« On a des devoirs envers ceux avec qui on partage une communauté, comme envers une famille — qu’on n’a pas choisie non plus. »

Séduisant, et faible : ce raisonnement légitime aussi la loyauté à une mafia, ou à une nation qui commet un crime. ⚠️ L’appartenance ne fonde pas l’obligation : elle l’explique.

④ LA JUSTICE NATURELLE (Rawls)

« Nous avons un devoir naturel de soutenir les institutions justes, et de les faire advenir là où elles n’existent pas. »

👉 ⭐ Le point crucial : ce devoir ne dépend d’aucun consentement. ⚠️ Mais il est CONDITIONNÉ à la JUSTICE des institutions.

🔑 Conséquence : on ne doit rien à des institutions injustes. Ce qui ouvre le droit à la désobéissance — et le referme aussitôt. (Voir §6.)


4. Objection 2 — le mot « citoyen » n’est pas neutre

⚠️ C’est le piège le plus sérieux de toute la question.

« Citoyen » a un DEHORS. Il y a toujours quelqu’un qui n’en est pas : à Athènes, les femmes, les métèques, les esclaves — soit environ 85 à 90 % des habitants.

👉 En France aujourd’hui : les étrangers résidents paient des impôts, travaillent, cotisent — et ne votent pas.

⚠️ Donc : exiger des devoirs civiques de gens à qui on refuse les droits civiques est une contradiction. C’est très exactement le raisonnement d’Olympe de Gouges (vous nous guillotinez, donc vous nous tenez pour responsables ; alors laissez-nous voter) et de Condorcet. (Voir Olympe de Gouges, Condorcet.)

Conséquence de méthode : toute liste de devoirs doit préciser SI elle vise le citoyen au sens juridique (le votant) ou l’habitant. Et la plupart des devoirs listés en §7 valent pour l’habitant, pas pour le votant.


5. Objection 3 — le risque du moralisme d’État

⚠️ Une liste de « devoirs du citoyen » peut servir à deux choses opposées :

  • Fonder une coopération.
  • ⚠️ Ou disqualifier ceux qui n’y satisfont pas — les pauvres, les absents, les non-conformes. (« Les gens qui ne votent pas n’ont pas le droit de se plaindre. » Formule fausse, et il faut le montrer : voir §7.)

👉 🔑 Une exigence civique adressée à ceux qui n’ont pas les moyens de la satisfaire n’est pas un devoir : c’est une humiliation. (On ne demande pas la même chose à quelqu’un qui a trois emplois et à un retraité aisé.)

D’où une règle : tout devoir civique doit être réalisable par le plus démuni des citoyens. Sinon, ce n’est pas un devoir — c’est un critère de tri social.


6. Réponse à l’objection anarchiste : ce qui reste debout

Après examen, la question est valide — mais sous conditions strictes, et il faut les énoncer.

On peut légitimement exiger quelque chose d’un citoyen SI :

  1. L’exigence est RÉCIPROQUE (fondement ②) : le citoyen reçoit effectivement les bénéfices du système.
  2. Les institutions sont RAISONNABLEMENT JUSTES (fondement ④). Sinon, l’obligation cède — et la désobéissance devient légitime.
  3. L’exigence est UNIVERSALISABLE (§5) : réalisable par tous, y compris les plus démunis.
  4. Elle s’adresse à quelqu’un qui a les DROITS correspondants (§4).
  5. ⚠️ Elle porte sur des ACTES, pas sur des CROYANCES. 👉 🔑 C’est la ligne la plus importante de toute cette fiche : un État libéral peut exiger des comportements ; il ne peut pas exiger des opinions. (Exiger l’adhésion, c’est le totalitarisme — la définition même chez Arendt.)

PARTIE II — LA LISTE

⚠️ Trois niveaux, et ils n’ont PAS le même statut. Les confondre est l’erreur habituelle.


7. NIVEAU 1 — Les obligations JURIDIQUES (exigibles par la contrainte)

Peu nombreuses, et c’est normal : dans un État libéral, la liste des contraintes est courte par principe.

  • Respecter la loi. ⚠️ Y compris celles qu’on désapprouve. (Sinon il n’y a pas de loi, seulement des préférences.)
  • Payer l’impôt.C’est le devoir civique par excellence, et le seul qui finance tous les autres. (Art. 13 de la DDHC : « une contribution commune est indispensable… elle doit être également répartie entre tous les citoyens, à raison de leurs facultés ».) 👉 L’optimisation fiscale agressive est le manquement civique le plus lourd — et c’est le seul qui soit socialement valorisé.
  • Témoigner en justice, siéger comme juré si l’on est tiré au sort.
  • Porter secours à une personne en péril (non-assistance : art. 223-6 du Code pénal).
  • Instruire ses enfants (l’instruction est obligatoire ; l’école ne l’est pas).
  • La défense (le service militaire est suspendu en France, non aboli ; la JDC subsiste).

⚠️ Ce qui N’EST PAS une obligation juridique en France : VOTER. Le vote est un droit, pas un devoir légal. (Il est obligatoire en Belgique, en Australie, au Brésil — ce qui montre que le choix est politique, non naturel.)


8. NIVEAU 2 — Les obligations CIVIQUES (exigibles par le reproche, non par la force)

⚠️ Ce niveau est le plus intéressant, parce que l’exigence y est réelle mais non contraignable.

Le critère : ce sans quoi la démocratie ne fonctionne pas, même si tout le monde respecte la loi.

① S’informer — et savoir d’où vient l’information

Ce n’est pas « avoir un avis ». C’est : vérifier avant de relayer.

👉 🔑 Le devoir minimal est NÉGATIF : ne pas propager ce qu’on n’a pas vérifié. ⚠️ Il est réalisable par tout le monde, il ne coûte rien, et il suffit à empêcher l’essentiel des dégâts. (Voir L’Esprit Critique, Statistiques — Ce qu’il faut savoir lire.)

(Et il est exigible symétriquement : un militant qui relaie un faux chiffre offre une victoire gratuite à l’adversaire.)

② Voter — mais l’argument doit être posé correctement

⚠️ L’objection est réelle : ma voix ne change rien. 📊 Statistiquement, c’est vrai : la probabilité qu’un bulletin soit décisif est infinitésimale.

Les réponses valides :

  • L’argument kantien (que se passerait-il si tous raisonnaient ainsi ?)il est bon, mais il ne convainc pas un individu isolé.
  • L’argument correct est celui du SEUIL (voir Gestes Militants — Répondre, Convaincre, Choisir ses Combats) : le vote n’est pas un acte individuel de décision, c’est une contribution à une masse — et les masses ont des effets de seuil. Le taux de participation lui-même est un signal politique.

⚠️ Et il faut refuser la formule « qui ne vote pas n’a pas le droit de se plaindre » : elle est FAUSSE. L’abstention peut être un choix politique motivé, et le droit de critiquer n’est conditionné à rien. 👉 Mais le non-votant ne peut pas se plaindre de ne pas avoir été consulté. C’est la seule plainte qui lui soit interdite.

③ Argumenter de bonne foi

Le devoir le plus exigeant et le moins reconnu.

Concrètement : présenter la position adverse sous sa forme la plus forte (le steelman, pas l’homme de paille) ; admettre un fait quand il est établi ; ne pas confondre attaquer une thèse et attaquer une personne.

👉 🔑 Sans ce devoir, la délibération démocratique n’est plus qu’un rapport de force verbal — et alors autant se dispenser du vote. (C’est le fondement de la thèse de Habermas : la légitimité d’une décision vient de la qualité de la discussion qui l’a précédée.)

④ Assumer une part du fardeau commun

Cotiser, se faire vacciner quand une immunité collective est en jeu, ne pas resquiller.

L’argument est celui du PASSAGER CLANDESTIN (fondement ②) : le resquilleur ne conteste pas le système — il en dépend, et il compte sur les autres pour le tenir. 👉 Sa position n’est pas universalisable, et c’est ce qui la disqualifie.

⑤ Résister aux ordres manifestement criminels

⚠️ Ce n’est pas une clause de style. Le procès de Nuremberg a établi que l’obéissance à un ordre supérieur n’est PAS une excuse. (Voir La Seconde Guerre Mondiale, Arendt.)

👉 ⭐ Et le XXᵉ siècle a été détruit par des gens qui obéissaient, et sauvé — deux fois — par des gens qui n’ont pas obéi. (Arkhipov, Petrov. Voir La Guerre Froide.)

C’est donc un devoir, et il est le plus difficile.


9. NIVEAU 3 — Les VERTUS civiques (souhaitables, non exigibles)

⚠️ Il est essentiel de ne PAS les mettre au niveau 2. Les exiger revient à imposer une conception du bien — ce qu’un État libéral n’a pas le droit de faire.

Militer. S’engager dans une association. Se présenter aux élections. Faire du bénévolat. Aimer son pays.

👉 🔑 On peut souhaiter que les citoyens le fassent. On ne peut pas le leur reprocher s’ils ne le font pas. ⚠️ Une société où tout le monde militerait ne serait pas plus libre : elle serait épuisante et probablement totalitaire.

Et le point qui manque à tous les discours civiques : le droit de ne pas s’intéresser à la politique est une liberté. Une démocratie qui exige la mobilisation permanente de chacun a un nom, et ce n’est pas « démocratie ». (Benjamin Constant l’a formulé le premier : la liberté des Modernes est celle de jouir de sa vie privée — et elle inclut le droit à l’indifférence.)


10. Et la question qui reste ouverte

⚠️ Il y a une tension irrésolue, et il faut la nommer plutôt que de la masquer.

Le niveau 2 (s’informer, argumenter de bonne foi, voter) est NÉCESSAIRE au fonctionnement de la démocratie — et il n’est PAS exigible par la contrainte.

👉 🔑 La démocratie dépend donc, pour exister, de comportements qu’elle n’a pas le droit d’imposer.

C’est ce que Böckenförde a formulé en une phrase, et c’est le meilleur résumé du problème :

« L’État libéral sécularisé vit de présupposés qu’il ne peut pas lui-même garantir. »

⚠️ Il n’y a pas de solution à cela. C’est la fragilité constitutive du régime — et probablement le prix de sa liberté.


🔗 Liens