L'Encyclopédie
Accueil · Philosophie · Philosophes

Olympe de Gouges

Née Marie Gouze à Montauban en 1748, fille d'un boucher — quoiqu'elle ait laissé entendre, sans jamais l'affirmer, qu'elle était la fille naturelle du poète Le Franc de Pompignan.


1. Les faits

Née Marie Gouze à Montauban en 1748, fille d’un boucher — quoiqu’elle ait laissé entendre, sans jamais l’affirmer, qu’elle était la fille naturelle du poète Le Franc de Pompignan. Mariée à seize ans à un homme qu’elle n’aimait pas, veuve à dix-huit, elle refuse de se remarier et refuse le nom de son mari : elle se recompose un nom, Olympe de Gouges, et monte à Paris.

Elle y devient femme de lettres et dramaturge. Une trentaine de pièces, des romans, et une quantité considérable de brochures politiques qu’elle fait imprimer à ses frais et placarder. Elle écrit vite, beaucoup, sans discipline. Elle maîtrise mal l’orthographe et dicte souvent — un fait qui a servi, pendant deux siècles, à ne pas la lire.

Ses combats, dans l’ordre chronologique :

  • L’esclavage. Zamore et Mirza, ou l’Heureux Naufrage (écrit vers 1784, joué à la Comédie-Française en 1789 sous le titre L’Esclavage des Nègres). C’est l’une des toutes premières pièces abolitionnistes en France. Elle est membre de la Société des amis des Noirs. La pièce est sabotée, retirée après trois représentations, et le lobby colonial la menace ouvertement.
  • La protection sociale. Elle propose la création d’ateliers pour les chômeurs, de maternités, d’un impôt volontaire, du divorce, de la reconnaissance des enfants naturels, d’un « contrat social » entre l’homme et la femme.
  • Les droits des femmes. La Déclaration, en 1791.

Politiquement, elle est girondine, monarchiste constitutionnelle puis républicaine modérée. Elle propose de défendre Louis XVI à son procès. Elle attaque Robespierre et Marat sans ménagement. En juillet 1793, elle placarde une affiche, Les Trois Urnes, proposant que le peuple choisisse par référendum entre trois formes de gouvernement — république unitaire, fédérative, ou monarchie. C’est ce texte, jugé fédéraliste, qui la fait arrêter. Elle est guillotinée le 3 novembre 1793, à quarante-cinq ans.


2. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (septembre 1791)

Le procédé est d’une simplicité redoutable : elle réécrit la Déclaration de 1789, article par article, en y insérant les femmes. Dix-sept articles, un préambule, un postambule, et une proposition de contrat de mariage.

L’opération n’est pas une imitation : c’est une démonstration par substitution. En ajoutant un mot au texte de 1789, elle rend visible ce que le texte de 1789 excluait sans le dire. Elle n’attaque pas la Déclaration — elle la prend au mot, et montre que ses auteurs, eux, ne l’ont pas fait.

Les articles à connaître :

  • Article premier : « La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. »
  • Article VI : les citoyennes doivent concourir à la formation de la loi, être admises « à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents ».
  • Article X, le plus cité, et il faut le lire en entier : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales. La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune, pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi. »

L’argument de l’article X est logique, non pathétique — c’est ce qu’on manque en le citant à moitié. Il dit : vous reconnaissez déjà aux femmes la responsabilité pénale ; vous les jugez, vous les condamnez, vous les exécutez. Vous les tenez donc pour des sujets responsables de leurs actes. Or la responsabilité pénale et la capacité politique reposent sur la même prémisse — être un agent doué de raison. Vous ne pouvez pas accorder l’une et refuser l’autre. C’est un argument de cohérence juridique, et il est imparable. (Le fait qu’elle ait été effectivement guillotinée deux ans plus tard lui a donné une force rétrospective qu’elle n’avait pas besoin d’avoir.)

  • Article XI : le droit pour la femme de nommer le père de son enfant — c’est-à-dire, en 1791, la reconnaissance des enfants naturels et la fin de l’impunité masculine en matière de paternité. C’est probablement l’article le plus concrètement subversif du texte.

Le postambule est un appel : « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. » Et une phrase qui vise directement les révolutionnaires : « Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? »


3. Le procès et la mort

Elle est jugée par le Tribunal révolutionnaire, sans avocat (on le lui refuse au motif qu’elle est « capable de se défendre elle-même »). Le chef d’accusation est politique : le fédéralisme, l’attaque contre la République une et indivisible.

Deux points de méthode, qui sont souvent brouillés.

(a) Elle n’a pas été guillotinée « parce qu’elle était féministe ». C’est une simplification. Elle a été condamnée pour un écrit politique, comme les Girondins qu’elle défendait, dans le contexte de la Terreur. Le lier mécaniquement à la Déclaration de 1791 est un raccourci historique.

(b) Mais il serait tout aussi faux de dire que son sexe n’a rien à voir. La preuve est dans le commentaire officiel qui a suivi son exécution. Le Moniteur écrit qu’elle « voulut être homme d’État, et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe ». Et Chaumette, procureur de la Commune, s’adresse quelques jours plus tard aux femmes de Paris en la citant nommément : « Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes. […] Elle a péri sous le glaive des lois. »

Autrement dit : le chef d’accusation était politique, mais la leçon publique qu’on a tirée de sa mort était sexuelle. Sa condamnation a été immédiatement instrumentalisée comme un avertissement adressé à toutes les femmes. Le 30 octobre 1793 — quatre jours avant son exécution — la Convention avait interdit tous les clubs et sociétés de femmes. La séquence est claire.


4. Objections et discussions

« Ce n’est pas une philosophe. » L’objection est recevable au sens strict : elle ne construit pas de système, son écriture est désordonnée, ses brochures sont souvent des réactions à chaud. Elle est pamphlétaire, dramaturge et femme d’action, pas théoricienne. La comparaison avec Condorcet est cruelle sur ce plan : là où il démontre, elle proclame.

La réponse. Le procédé de la Déclaration — la réécriture par substitution — est un argument, et un argument d’une grande économie. Il n’a pas besoin d’être développé pour être valide : il suffit de le lire pour voir la contradiction. On peut soutenir qu’un dispositif rhétorique de cette efficacité vaut un traité, et qu’il a d’ailleurs beaucoup plus circulé.

La question de sa réputation. Elle a été calomniée pendant deux siècles selon un schéma constant : hystérique, illettrée, mégalomane, folle. Michelet la traite avec condescendance ; les historiens du XIXᵉ la relèguent en note. Sa réhabilitation date des années 1980 (travaux d’Olivier Blanc, puis d’Éliane Viennot). Le débat actuel porte sur l’excès inverse : certains lui prêtent une cohérence doctrinale qu’elle n’a pas, ou en font une républicaine radicale alors qu’elle était modérée et monarchiste constitutionnelle en 1791. Les deux déformations sont à éviter.

Sa panthéonisation est régulièrement réclamée depuis 2013, et régulièrement ajournée. C’est un débat politique, pas historique — mais il illustre bien le sujet : qui compte comme un ancêtre légitime de la République ?


Dimension symbolique

Ce que fait Olympe de Gouges en 1791 tient en une phrase : elle prend un texte sacré et elle y ajoute un mot.

C’est le geste minimal et c’est le plus efficace. Elle ne demande pas de nouveaux droits, elle ne conteste pas les principes, elle ne propose pas d’autre fondement. Elle applique le texte, et l’application le fait exploser. Cela révèle quelque chose sur la nature de l’universalisme proclamé : il n’était pas incomplet par oubli, il était construit sur une exclusion tacite, et il suffisait de l’écrire pour la rendre visible.

Sa mort a ensuite servi à démontrer autre chose, que l’histoire retient mieux que son texte : on peut condamner quelqu’un pour un motif et le punir publiquement pour un autre. Le tribunal l’a jugée pour fédéralisme ; la République l’a exécutée en avertissement aux femmes. Les deux sont vrais en même temps, et c’est ce qui rend son cas exemplaire — non parce qu’il serait pur, mais parce qu’il ne l’est pas.


🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (5)