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Poulain de la Barre

Né à Paris en 1647, formé en théologie à la Sorbonne, ordonné prêtre, curé de campagne près de Laon. Il découvre le cartésianisme — probablement dans les conférences publiques de Jacques Rohault — et…


1. Les faits

Né à Paris en 1647, formé en théologie à la Sorbonne, ordonné prêtre, curé de campagne près de Laon. Il découvre le cartésianisme — probablement dans les conférences publiques de Jacques Rohault — et il en tire des conséquences que personne d’autre n’a tirées.

Il publie trois livres en trois ans, chez le même éditeur, anonymement : De l’égalité des deux sexes (1673), De l’éducation des dames pour la conduite de l’esprit dans les sciences et dans les mœurs (1674), De l’excellence des hommes contre l’égalité des sexes (1675 — un texte qui semble se rétracter et qui est en réalité un piège : il expose les arguments adverses avec le plus grand sérieux, précisément pour les rendre visibles dans leur faiblesse).

En 1688, il quitte la France, se convertit au protestantisme et s’installe à Genève, où il enseigne et se marie. Il y meurt en 1723, à peu près oublié. Ses livres n’ont pas eu de postérité immédiate : ils sont peu réédités, peu cités. On les redécouvre au XXᵉ siècle, et surtout après que Simone de Beauvoir a placé une phrase de lui en épigraphe du Deuxième Sexe.


2. La thèse : « L’esprit n’a point de sexe »

L’énoncé exact est : « L’esprit n’a point de sexe » — et c’est une conséquence, pas un slogan.

Le raisonnement est strictement cartésien, et il tient en quatre pas.

  1. Descartes établit que l’esprit (res cogitans) est réellement distinct du corps (res extensa). Ce sont deux substances, dont l’une n’a aucune des propriétés de l’autre : l’esprit n’a ni étendue, ni figure, ni situation.
  2. La différence des sexes est une différence corporelle.
  3. Donc elle n’affecte pas l’esprit. Un esprit n’est ni masculin ni féminin, comme il n’est ni grand ni petit ni rouge.
  4. Donc rien, dans l’ordre de l’entendement, ne fonde une différence de capacité entre les hommes et les femmes ; et par conséquent rien ne fonde leur exclusion des sciences, des charges, des professions.

Poulain va jusqu’au bout, ce qui est rare : il écrit explicitement que les femmes peuvent être juges, généraux, médecins, professeurs — et prêtres. C’est en 1673. Aucun de ses contemporains, y compris parmi les cartésiens, n’en tire cette conclusion.

Ce qui mérite d’être noté n’est pas l’audace, c’est la mécanique. Poulain ne plaide pas : il déduit. Il ne demande pas qu’on soit bienveillant envers les femmes ; il montre qu’une prémisse acceptée par tous les savants de son temps entraîne, si l’on est cohérent, une conclusion qu’aucun d’eux n’accepte. Sa méthode consiste à prendre au sérieux les principes de ses adversaires.


3. La véritable cible : le préjugé

Le sous-titre du livre de 1673 est capital : Discours physique et moral où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés. Le sujet du livre n’est pas les femmes. Le sujet est le préjugé — et l’inégalité des sexes en est l’exemple le plus démonstratif, précisément parce qu’il est le mieux partagé.

Le préjugé, au sens cartésien, est une opinion reçue dans l’enfance, avant l’âge de raison, et jamais réexaminée depuis. Poulain observe qu’il possède trois propriétés qui le rendent quasiment inattaquable :

(a) Il se donne pour une observation. On ne dit pas « je crois que les femmes sont incapables » ; on dit « les femmes sont incapables », comme on dirait qu’il pleut. Le préjugé se déguise en constat.

(b) Il produit lui-même les faits qui le confirment. On refuse aux femmes l’instruction ; on constate ensuite qu’elles sont ignorantes ; on en conclut qu’elles sont incapables de s’instruire — et l’on justifie ainsi qu’on continue à leur refuser l’instruction. Poulain décrit avec une netteté complète ce que nous appellerions une prophétie autoréalisatrice, et il en fait le mécanisme central de la domination. « On les élève dans l’ignorance, et l’on prétend ensuite qu’elles y sont naturellement portées. »

© Il repose sur l’ancienneté et le nombre, qui ne prouvent rien. Que tout le monde le pense depuis toujours n’est pas un argument : c’est même, dit Poulain, un motif de suspicion supplémentaire, puisqu’une opinion universelle et jamais examinée est exactement ce qu’un préjugé doit être. Il retourne ainsi l’argument d’autorité : « le consentement des peuples » ne vaut rien contre la raison, et l’usage n’est pas une preuve.

Il ajoute un argument sociologique avant la lettre, et il est décisif : ceux qui ont écrit sur les femmes sont des hommes ; ils étaient juges et parties. Une doctrine qui bénéficie à ceux qui la produisent ne peut pas être reçue comme un simple constat. C’est, formulé en 1673, le principe de la critique idéologique (voir Idéologie).


4. Ce qu’il en tire : la cause de l’inégalité

Poulain ne se contente pas de nier la cause naturelle ; il propose une cause historique. À l’origine, dit-il, les hommes ont eu l’avantage par la force, et par une circonstance : les grossesses et l’allaitement ont rendu les femmes dépendantes à des moments décisifs. De cet avantage de fait est née une habitude ; de l’habitude, une coutume ; de la coutume, une loi ; et de la loi, l’illusion d’une nature.

Le point important est l’ordre de la série. Ce n’est pas parce que les femmes étaient inférieures qu’elles ont été soumises ; c’est parce qu’elles ont été soumises qu’on les a crues inférieures. La sujétion est la cause de la croyance, non son effet. C’est exactement la structure de l’argument que Beauvoir reprendra en 1949, et celle du féminisme matérialiste au XXᵉ siècle.


5. Objections et limites

La faiblesse du fondement. Tout l’édifice repose sur le dualisme cartésien. Si l’on abandonne la distinction réelle de l’âme et du corps — et la philosophie l’a très largement abandonnée — l’argument « l’esprit n’a pas de sexe » perd sa démonstration. On peut soutenir que la conclusion est vraie et que la preuve ne vaut plus. C’est le sort ordinaire des arguments a priori.

Il y a d’ailleurs une ironie qu’il faut relever : le cartésianisme, en séparant l’esprit du corps, permet d’affranchir l’esprit des femmes de leur corps — mais il fournit aussi, chez d’autres, les moyens d’un mépris du corps qui frappera précisément les femmes, réputées plus « corporelles ». Le même outil sert dans les deux sens.

L’absence de postérité. Poulain n’a presque pas été lu. Il n’a fondé aucune école, n’a eu aucun disciple, et son nom disparaît. La question « pourquoi ? » est intéressante : un argument logiquement valide, publié, disponible, dans la langue et le cadre conceptuel dominants de son époque — et il ne se passe rien. Cela suggère que la validité d’un argument ne suffit pas à le faire adopter, et que sa réception dépend de conditions sociales qui lui sont extérieures. C’est un fait embarrassant pour toute philosophie rationaliste — y compris pour celle de Poulain.

Le troisième livre. De l’excellence des hommes (1675) a longtemps embarrassé les commentateurs, qui y ont vu une rétractation, voire un opportunisme. La lecture aujourd’hui dominante y voit un exercice délibéré : Poulain construit le meilleur plaidoyer possible en faveur de la thèse adverse, pour montrer que même le meilleur ne tient pas. Le procédé est parfaitement identifiable — c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un steelman (voir La Rhétorique) — mais il est risqué, et il a coûté à sa réputation : on peut lire le livre au premier degré, et beaucoup l’ont fait.


Dimension symbolique

L’intérêt durable de Poulain de la Barre n’est pas d’avoir défendu les femmes ; c’est d’avoir montré, sur un cas, comment une hiérarchie de fait se transforme en évidence de nature. Le mécanisme qu’il décrit — un rapport de force, puis une habitude, puis une croyance, puis une observation qui confirme la croyance parce que la croyance a produit les conditions de l’observation — est général. Il vaut pour les femmes, il vaut pour tout groupe dominé, et il vaut pour bien des « constats » que nous tenons aujourd’hui pour des faits.

C’est pourquoi le titre complet importe : le livre porte sur les préjugés, et les femmes en sont le cas d’école. Poulain a choisi cet exemple parce que c’était le préjugé le plus universellement partagé de son temps — donc celui dont la réfutation prouvait le plus. Le lecteur qui admet la démonstration ne peut plus tenir aucune évidence héritée pour sûre. C’était bien l’objectif.


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