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Mary Wollstonecraft

Née à Londres en 1759, dans une famille que l'alcoolisme et les mauvaises affaires du père font descendre socialement.


1. Les faits

Née à Londres en 1759, dans une famille que l’alcoolisme et les mauvaises affaires du père font descendre socialement. Elle exerce les trois seuls métiers ouverts à une femme de sa condition — dame de compagnie, directrice d’école, gouvernante — et elle les déteste. Elle fonde une école à Newington Green, qui échoue, et devient traductrice et critique pour l’éditeur radical Joseph Johnson. Elle est l’une des premières femmes d’Angleterre à vivre de sa plume, dans un milieu où elle côtoie Thomas Paine, William Blake et William Godwin.

Elle publie deux textes qui répondent l’un à l’autre :

  • A Vindication of the Rights of Men (1790) — une réponse aux Réflexions sur la Révolution de France de Burke, écrite en quelques semaines. C’est la première réponse publiée à Burke, avant même celle de Paine.
  • A Vindication of the Rights of Woman (1792) — le livre qui compte.

Elle part vivre en France en pleine Révolution (1792-95), y écrit une histoire de la Révolution, et y vit une liaison avec l’Américain Gilbert Imlay, dont elle a une fille, Fanny. Abandonnée, elle tente deux fois de se suicider. Elle épouse ensuite Godwin, et meurt à 38 ans, onze jours après avoir accouché, d’une infection puerpérale contractée lors de la délivrance. L’enfant survit : c’est Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein.


2. La thèse de la Vindication of the Rights of Woman

L’argument central n’est pas le droit de vote. C’est l’éducation.

Wollstonecraft part d’un constat qu’elle accorde volontiers à ses adversaires : les femmes de son temps sont, en effet, souvent futiles, coquettes, manipulatrices, incapables de raisonnement suivi. Elle ne le nie pas — elle le décrit avec une dureté qui a choqué ses lectrices. Puis elle pose la question qui retourne tout : d’où cela vient-il ?

Sa réponse : de l’éducation qu’on leur donne, et de la situation où on les tient. On leur apprend à plaire, on ne leur apprend pas à penser. On les élève comme on élève une plante d’agrément : pour la beauté, non pour la force. « Élevées dans une sorte d’esclavage épicurien », elles acquièrent les vices de tous les êtres qui n’ont d’autre pouvoir que celui de séduire — la ruse, la dissimulation, la flatterie. Ce ne sont pas les vices de leur sexe : ce sont les vices de leur position. Tout homme placé dans la même situation les développerait.

De là trois conséquences.

(a) Le dressage à la faiblesse. On enseigne aux femmes que leur pouvoir vient de leur faiblesse — que la fragilité est un charme, l’ignorance une grâce. Wollstonecraft appelle cela une corruption : on leur vend leur impuissance comme un avantage. Le passage qu’il faut retenir : « Je souhaite ardemment prouver que les femmes ne sont pas naturellement inférieures aux hommes, mais qu’elles peuvent le paraître par manque d’éducation. »

(b) Le procès de Rousseau, qui est le cœur du livre. Wollstonecraft admire Rousseau — et elle attaque frontalement le livre V de l’Émile, celui consacré à Sophie. Rousseau y écrit que la femme doit être élevée pour l’homme : pour lui plaire, lui être utile, se faire aimer et honorer de lui, l’élever jeune, le soigner grand, le conseiller, le consoler, lui rendre la vie agréable et douce. Wollstonecraft relève l’incohérence, et elle est fatale : le même auteur qui fonde toute sa philosophie sur l’idée qu’un être humain ne doit jamais être un moyen pour un autre, et que la dépendance corrompt celui qui la subit comme celui qui l’exerce, réserve aux femmes une éducation entièrement instrumentale. Elle ne réfute pas Rousseau de l’extérieur : elle lui applique ses propres principes.

© L’argument moral, et il est décisif dans le contexte. Wollstonecraft ne demande pas d’abord le pouvoir, elle demande la vertu. Or la vertu suppose la raison ; la raison suppose l’éducation ; et un être qu’on a rendu incapable de raisonner ne peut pas être tenu pour un agent moral. Si les femmes n’ont pas d’âme rationnelle, on ne peut rien exiger d’elles ; si elles en ont une, on doit la former. Les tenir pour responsables tout en leur refusant les moyens de la responsabilité est une contradiction.

Elle en tire, presque incidemment, des propositions concrètes : l’école mixte et publique, l’accès des femmes aux professions (médecine, commerce), leur indépendance économique, et — dans une phrase glissée en passant — leur représentation politique, dont elle dit qu’elle « rira sans doute » à ceux qui la lisent.


3. Objections, et discussions

Le reproche le plus fréquent : elle méprise les femmes. L’objection est fondée sur le texte. Wollstonecraft est d’une sévérité extrême envers ses contemporaines — leur frivolité, leur sensiblerie, leur goût du romanesque. Certaines lectrices lui en ont voulu, à l’époque comme depuis. La réponse est structurelle : elle décrit un produit, pas une essence. Sa dureté est la condition de sa démonstration ; si elle idéalisait les femmes, elle n’aurait rien à expliquer. Il reste que le ton est celui d’une femme instruite jugeant des femmes qui ne le sont pas, et qu’il porte une composante de classe assumée.

Le reproche du rationalisme. Elle place la raison au-dessus de tout et se méfie profondément de la sensibilité, des passions, du corps, du désir — au point que son idéal de femme est presque désincarné. Les féministes différentialistes du XXᵉ siècle y voient une capitulation : elle demande aux femmes de devenir des hommes rationnels, et accepte donc le critère masculin. La critique est réelle. On peut répondre qu’en 1792, la stratégie était la seule disponible : elle utilise l’arme de l’adversaire, qui est aussi la seule qu’il reconnaisse.

La bourgeoisie. Son propos vise les femmes de la classe moyenne. Les ouvrières, les servantes, les paysannes n’y figurent guère. C’est une limite de classe qui traversera tout le féminisme jusqu’au XXᵉ siècle (voir Le Féminisme, §6).

L’épisode qui l’a détruite pendant un siècle. À sa mort, Godwin publie des Mémoires (1798) où, par honnêteté philosophique, il raconte tout : les liaisons hors mariage, l’enfant illégitime, les tentatives de suicide. Il croyait lui rendre hommage ; il a fourni des munitions à ses ennemis pour cent ans. Sa vie a servi à disqualifier son livre — le procédé est bien connu, et il est ad hominem. Elle n’est réhabilitée qu’au XXᵉ siècle, avec la première vague féministe.


Dimension symbolique

Le geste de Wollstonecraft consiste à prendre au sérieux la promesse des Lumières et à demander pourquoi elle s’arrête. Burke défendait la tradition ; Paine défendait les droits de l’homme ; elle demande simplement où sont les femmes dans cet « homme » — et elle le fait dans le même vocabulaire, avec les mêmes armes, dans la même année.

Ce n’est pas une revendication supplémentaire : c’est un test de cohérence appliqué au discours dominant. C’est exactement la structure qu’on retrouve chez Poulain de la Barre un siècle plus tôt, chez Condorcet à la même date, et chez tous les mouvements d’émancipation depuis : vous avez énoncé un principe universel ; nous vous demandons de l’appliquer. C’est l’argument le plus difficile à réfuter, parce qu’il ne demande rien de neuf.


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