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Condorcet

Mathématicien de premier rang avant d'être philosophe. Membre de l'Académie des sciences à vingt-six ans, il en devient secrétaire perpétuel ; membre de l'Académie française ; protégé de d'Alembert,…


1. Les faits

Mathématicien de premier rang avant d’être philosophe. Membre de l’Académie des sciences à vingt-six ans, il en devient secrétaire perpétuel ; membre de l’Académie française ; protégé de d’Alembert, ami de Turgot et de Voltaire. C’est le dernier des encyclopédistes, et le seul qui ait vu la Révolution.

Élu à l’Assemblée législative puis à la Convention, il siège avec les Girondins sans en être formellement. Il rédige en 1793 un projet de Constitution — le projet girondin — dont la Convention montagnarde ne veut pas. Il le critique publiquement. Il est décrété d’arrestation.

Il se cache neuf mois chez une logeuse, rue Servandoni. C’est là, traqué, sans bibliothèque, qu’il écrit l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain — le manifeste le plus optimiste des Lumières, écrit par un homme qui sait qu’il va mourir. Il quitte sa cachette pour ne pas compromettre son hôtesse, est arrêté à Clamart, et retrouvé mort dans sa cellule le 29 mars 1794. Suicide ou épuisement : la cause n’est pas établie.


2. Le mathématicien : les deux résultats qui l’ont rendu immortel

Ce que Condorcet apporte à la théorie politique est unique : il y introduit les probabilités. Il veut fonder une « mathématique sociale » — soumettre les institutions au calcul plutôt qu’à l’opinion.

(a) Le théorème du jury (1785). Soit un groupe qui doit trancher une question à deux réponses possibles, dont l’une est correcte. Si chaque membre a une probabilité p > 1/2 de trouver la bonne réponse, et si les votes sont indépendants, alors la probabilité que la majorité ait raison tend vers 1 quand le groupe grandit.

C’est un résultat considérable : il fournit une justification épistémique de la démocratie, et non seulement une justification par le consentement. La majorité n’a pas seulement le droit de décider ; elle a, sous conditions, plus de chances d’avoir raison.

Mais il faut voir les conditions, car elles sont exactement ce qui manque aujourd’hui. Si p < 1/2 — si les votants sont systématiquement biaisés — le théorème s’inverse : la majorité se trompe presque à coup sûr, et d’autant plus sûrement que le groupe est grand. Et si les votes ne sont pas indépendants — s’ils sont corrélés par les médias, la propagande, les réseaux, l’imitation — le théorème ne s’applique plus du tout. Condorcet démontre à la fois pourquoi la démocratie peut être sage et à quelles conditions précises elle cesse de l’être. C’est le résultat le plus actuel du XVIIIᵉ siècle.

(b) Le paradoxe de Condorcet. La préférence majoritaire peut être intransitive. Trois votants, trois options :

  • Votant 1 : A > B > C
  • Votant 2 : B > C > A
  • Votant 3 : C > A > B

À la majorité, A bat B (votants 1 et 3), B bat C (votants 1 et 2), et C bat A (votants 2 et 3). Il n’y a pas de gagnant. La « volonté générale » n’existe pas comme un objet cohérent : elle dépend de l’ordre dans lequel on pose les questions.

Conséquence pratique, et elle est vertigineuse : celui qui fixe l’ordre du jour choisit le résultat. Le pouvoir procédural est un pouvoir réel. Ce résultat est le point de départ de toute la théorie du choix social ; Kenneth Arrow le généralisera en 1951 (le théorème d’impossibilité : aucun mode de scrutin ne peut satisfaire simultanément un petit ensemble de conditions raisonnables), et il obtiendra le Nobel pour cela. Condorcet avait vu le problème 166 ans plus tôt.


3. Le philosophe politique : l’argument sur les femmes

Sur l’admission des femmes au droit de cité (Journal de la Société de 1789, 3 juillet 1790). Cinq pages. C’est probablement le texte le plus court et le plus efficace de tout le corpus.

L’argument est purement logique :

« Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens. »

La structure est un dilemme. Les droits dérivent de la qualité d’« être sensible, capable de raisonner sur ses idées morales ». Or les femmes ont cette qualité. Donc : soit on admet que c’est bien là le fondement, et alors elles ont les mêmes droits ; soit on le nie, et alors le fondement des droits de l’homme s’effondre aussi. On ne peut pas exclure les femmes sans se priver soi-même du principe qui légitime son propre droit.

Puis il réfute les objections une à une, et c’est là qu’il est le plus impressionnant :

  • « Les femmes sont gouvernées par leurs sentiments, non par la raison. » — Réponse : cela peut être vrai en moyenne ; mais les droits ne se distribuent pas sur des moyennes, ils s’attachent à des individus. Et si l’on excluait tous ceux qui raisonnent mal, il faudrait exclure beaucoup d’hommes. « Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, ou qui s’enrhument aisément ? »
  • « Elles n’ont pas de temps à consacrer aux affaires publiques. » — Réponse : ni les paysans, ni les artisans. On ne leur retire pas le droit de vote pour autant.
  • « Aucune femme n’a fait de découverte importante. » — Réponse : ni la plupart des hommes. Le droit de cité n’est pas une récompense pour les mérites intellectuels ; si c’était le cas, il faudrait le retirer à l’immense majorité des électeurs.
  • « C’est l’usage. » — Réponse : « L’habitude peut familiariser les hommes avec la violation de leurs droits naturels, au point que, parmi ceux qui les ont perdus, personne ne songe à les réclamer. » L’ancienneté d’une injustice n’est pas un argument en sa faveur ; c’est la mesure de sa réussite.

Condorcet ajoute une remarque qui montre qu’il a vu le fond : si l’on prétend que les femmes sont incapables, c’est en grande partie parce qu’on les a rendues telles par l’éducation — même thèse que Poulain de la Barre et que Mary Wollstonecraft, mais posée comme une simple objection à écarter, pas comme le cœur du propos. Chez lui, l’argument n’a pas besoin de l’éducation : il tient par la seule logique des droits.


4. Les autres combats

  • L’esclavage. Réflexions sur l’esclavage des Nègres (1781, sous le pseudonyme du pasteur Schwartz). Il y démontre que l’esclavage est un crime, et qu’aucune considération d’intérêt économique ne peut le justifier — mais il propose une abolition graduelle, sur soixante-dix ans, ce qui lui est aujourd’hui reproché. Il préside la Société des amis des Noirs.
  • L’instruction publique. Son Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique (avril 1792) est le texte fondateur de l’école républicaine française : instruction gratuite, universelle, laïque, ouverte aux filles, et indépendante du pouvoir politique — parce qu’un pouvoir qui contrôle ce qu’on enseigne peut fabriquer les opinions qui le maintiennent. Le projet n’est pas adopté ; il inspire l’essentiel des lois Ferry, quatre-vingt-dix ans plus tard.
  • La peine de mort. Il y est opposé, et il vote contre l’exécution de Louis XVI. Il mourra deux ans plus tard, en prison.

5. Objections et discussions

L’optimisme de l’Esquisse. Condorcet y soutient que le progrès de l’esprit humain est indéfini : les inégalités entre nations et entre classes se réduiront, l’espérance de vie augmentera sans borne assignable, la raison finira par l’emporter. C’est le texte qui a fondé l’idée moderne de progrès — et c’est celui qu’on lui reproche le plus. Après 1914, après 1945, cette confiance paraît naïve, voire coupable : on lui impute d’avoir fourni sa théodicée au scientisme, au colonialisme civilisateur, et à toutes les politiques qui ont sacrifié le présent à un avenir garanti.

La réponse est double, et elle mérite d’être faite. D’abord, Condorcet n’annonce pas un progrès fatal mais un progrès possible, conditionné à l’instruction et à la liberté ; il n’a jamais dit qu’il se ferait tout seul. Ensuite, le contexte d’écriture interdit la lecture naïve : le livre est écrit par un homme caché, condamné, qui sait qu’il mourra dans les semaines qui viennent, sous un régime qu’il avait contribué à fonder et qui le traque. Ce n’est pas un texte d’homme heureux. C’est un pari fait contre l’évidence, ce qui est autre chose que de la naïveté.

Le paradoxe de l’universaliste. Condorcet est le plus cohérent des révolutionnaires : il tire les conséquences pour les femmes, pour les esclaves, pour les Juifs, pour les protestants. Et il n’a été suivi sur aucun de ces points de son vivant. C’est un cas intéressant : sa cohérence même l’a rendu inaudible. Ses arguments n’étaient pas trop faibles — ils étaient trop forts, en ceci qu’ils obligeaient ses interlocuteurs à choisir entre les appliquer et renoncer à leur propre légitimité. Ils ont préféré ne pas répondre.


Dimension symbolique

Condorcet est le seul des trois auteurs de ce moment (avec Olympe de Gouges et Mary Wollstonecraft) à disposer de tous les attributs de la légitimité : il est homme, noble, académicien, mathématicien, député. Il dit exactement la même chose qu’eux — et il n’est pas davantage écouté.

C’est un fait qui complique l’interprétation courante. On explique volontiers le silence fait à Olympe de Gouges par son sexe, et celui fait à Wollstonecraft par sa vie. Mais Condorcet n’était ni une femme ni un scandale, et il a été enterré tout aussi efficacement. La conclusion à en tirer n’est pas rassurante : un argument valide, énoncé par la personne la mieux placée pour être entendue, dans la langue de son auditoire, peut ne rien produire du tout. L’adhésion à un argument ne dépend pas de sa validité mais de ce qu’il coûterait de l’accepter.

C’est aussi ce qui rend son cas exemplaire : il n’y avait rien à réfuter chez Condorcet, alors on ne l’a pas réfuté — on l’a laissé mourir en cellule et on a attendu cent cinquante ans pour lui donner raison (les femmes votent en France en 1944 ; l’école qu’il décrit en 1792 date de 1882 ; son paradoxe attend Arrow en 1951).


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