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Christine de Pizan

Née à Venise vers 1364, elle arrive enfant à Paris : son père, Tommaso da Pizzano, y est appelé comme astrologue et médecin de Charles V.


1. Les faits

Née à Venise vers 1364, elle arrive enfant à Paris : son père, Tommaso da Pizzano, y est appelé comme astrologue et médecin de Charles V. Elle est mariée à quinze ans à Étienne du Castel, notaire du roi. À vingt-cinq ans, elle est veuve, avec trois enfants, une mère et une nièce à charge, et une succession embrouillée qui la jette dans des procès pendant des années.

Elle décide alors de vivre de sa plume. C’est le fait qui la définit et qu’il faut poser avant toute interprétation : elle est la première femme, en Europe, dont on sache qu’elle a vécu de son travail d’écrivain. Elle produit une œuvre considérable — une quarantaine de titres, poésie, traités politiques, biographie officielle de Charles V commandée par le duc de Bourgogne, manuels militaires (le Livre des faits d’armes et de chevalerie, qui sera imprimé par Caxton) — et elle supervise elle-même la copie et l’enluminure de ses manuscrits, qu’elle offre aux grands. C’est une entreprise éditoriale autant qu’une œuvre.

Elle se retire vers 1418 dans un couvent (probablement Poissy), pendant l’occupation anglaise. Son dernier texte connu, en 1429, est le Ditié de Jehanne d’Arc : c’est le seul texte écrit sur Jeanne d’Arc de son vivant. Elle meurt peu après.


2. La Querelle du Roman de la Rose (1401-1403)

Le Roman de la Rose — commencé par Guillaume de Lorris, achevé vers 1275 par Jean de Meun — est le grand best-seller du Moyen Âge : environ trois cents manuscrits conservés. La seconde partie contient de longs développements misogynes, mis dans la bouche de personnages allégoriques.

Christine attaque le texte dans une lettre, et déclenche ce que l’histoire littéraire appelle la Querelle. Ses adversaires sont des humanistes de premier rang, notaires et secrétaires royaux (Jean de Montreuil, les frères Col) ; Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris, prend son parti. L’échange est public, on fait circuler les lettres, on les rassemble en dossier.

Deux points méritent l’attention.

D’abord, la nature de l’argument. Christine ne dit pas « ce texte me blesse ». Elle soutient une thèse de méthode : on ne peut pas invoquer la fiction pour dire n’importe quoi. Jean de Meun se défend en disant que ce sont ses personnages qui parlent ; Christine répond, en substance, qu’un auteur choisit ce qu’il fait dire à ses personnages, et que l’accumulation à sens unique révèle une intention. C’est un argument de critique littéraire, et il est encore d’usage courant.

Ensuite, le fait institutionnel. Une femme sans position universitaire, sans latin scolastique, engage une controverse publique avec les plus hauts lettrés du royaume, et elle est prise au sérieux. C’est le premier débat public documenté sur la représentation des femmes en littérature, et il inaugure ce qu’on appellera la « Querelle des femmes », qui traversera trois siècles.


3. La Cité des dames (1405)

Le livre s’ouvre sur une scène qui est elle-même l’argument. Christine, dans sa bibliothèque, lit un traité misogyne (Les Lamentations de Matheolus), et se met à douter d’elle-même : si tant d’hommes savants, depuis si longtemps, disent que les femmes sont mauvaises, comment aurais-je raison contre eux tous ? Elle se surprend à se mépriser elle-même — « à me tenir en horreur, moi et tout le sexe féminin ».

Trois dames allégoriques lui apparaissent alors — Raison, Droiture, Justice — et lui font construire, pierre par pierre, une cité peuplée de femmes remarquables : reines, savantes, saintes, inventrices, guerrières.

L’argumentation procède en trois temps, et sa structure est réfutative :

(a) L’argument d’autorité est retourné. Les autorités misogynes ne sont pas des témoignages neutres : ce sont des hommes, qui écrivent entre hommes, dans des institutions d’hommes. Christine avance une raison psychologique et sociale : beaucoup ont écrit par dépit amoureux, par vieillesse, ou parce que le genre littéraire l’exigeait. Elle introduit ainsi une idée simple et redoutable — il faut demander qui parle, et d’où.

(b) L’argument empirique. À la thèse universelle « les femmes sont X », il suffit d’opposer des contre-exemples. D’où le catalogue, qui n’est pas un ornement mais la charpente logique du livre : chaque figure est une réfutation d’un énoncé général. On lui a reproché ce défilé un peu monotone ; c’est un contresens sur sa fonction.

© L’argument éducatif, qui est le plus important. Si les femmes paraissent moins savantes, c’est qu’on ne leur apprend rien. « Si c’était la coutume de mettre les petites filles à l’école, et qu’on leur enseignât les sciences comme on fait aux garçons, elles apprendraient aussi parfaitement et entendraient les subtilités de tous les arts et sciences. » La différence observée est ainsi expliquée par une cause sociale identifiable, et non par une nature. C’est, trois siècles avant Poulain de la Barre et cinq avant Beauvoir, la structure exacte de l’argument constructiviste.

Le Livre des trois vertus, qui lui fait suite la même année, est un manuel pratique adressé aux femmes de chaque condition — des princesses aux prostituées — et il est beaucoup plus pragmatique : il enseigne à composer avec le monde tel qu’il est.


4. Objections et discussions

« Ce n’est pas une féministe. » L’objection est juste si l’on entend par là qu’elle ne demande ni égalité politique, ni changement de l’ordre social. Elle est catholique, monarchiste, attachée à la hiérarchie des états ; elle recommande aux femmes la patience, la prudence, la soumission au mari. Elle ne conteste pas la structure : elle conteste le discours qui la justifie en dévalorisant les femmes. La distinction est réelle et il faut la tenir.

Mais l’objection devient anachronique si l’on en conclut que son geste est sans portée. Ce qu’elle établit — que les jugements sur les femmes sont produits par des hommes en situation, et qu’ils ne peuvent donc pas valoir comme constats — est précisément la prémisse dont tout le reste dépendra. On peut soutenir que la portée d’un argument excède les intentions de qui le formule.

Le catalogue de femmes illustres. Elle emprunte massivement au De mulieribus claris de Boccace (1362), dont elle reprend beaucoup d’exemples. Mais elle en inverse systématiquement le sens : là où Boccace admire ces femmes comme des exceptions monstrueuses qui confirment la règle (elles ont su « surmonter leur nature »), Christine les prend comme des échantillons qui réfutent la règle. La source est la même ; l’usage logique est opposé. C’est un bon exemple de ce qu’est un travail intellectuel : le matériau ne fait pas la thèse.

La postérité et l’éclipse. Beaucoup lue et imprimée jusqu’au XVIᵉ siècle, elle disparaît ensuite presque complètement. Sa redécouverte date des années 1970-80 (travaux de Charity Cannon Willard, puis d’Éliane Viennot), et elle a été portée, ce qu’il faut noter, par le mouvement même dont elle est devenue rétrospectivement une origine. Le fait qu’on la lise aujourd’hui est un effet du féminisme, autant qu’une de ses causes. Cette circularité est fréquente en histoire des idées et mérite d’être vue.


Dimension symbolique

La scène d’ouverture de La Cité des dames est le passage le plus moderne du livre, et il ne parle pas des femmes en général : il parle de ce qui se passe dans la tête d’une personne à qui l’on répète, depuis toujours et de toutes parts, qu’elle vaut moins. Elle finit par le croire. Christine décrit précisément le moment où elle s’apprête à céder, et le mécanisme qu’elle nomme est celui que la sociologie appellera plus tard l’intériorisation de la domination : ce n’est pas la contrainte extérieure qui fait le plus, c’est le consentement du dominé, obtenu par la répétition et l’autorité (voir Bourdieu, la violence symbolique).

Ce que le livre entreprend, littéralement, c’est de reconstruire une confiance détruite par des livres, au moyen d’un livre. C’est pour cela que la métaphore est architecturale et non polémique : elle ne détruit pas la cité des hommes, elle en bâtit une autre, avec les mêmes pierres — les mêmes sources, les mêmes autorités — assemblées autrement.


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