L'Encyclopédie
Accueil · Philosophie · Philosophes

La Mettrie

Né à Saint-Malo en 1709, médecin de formation. Il étudie à Leyde auprès de Herman Boerhaave, le plus grand clinicien d'Europe, dont il traduit et diffuse les travaux en France.


1. Les faits

Né à Saint-Malo en 1709, médecin de formation. Il étudie à Leyde auprès de Herman Boerhaave, le plus grand clinicien d’Europe, dont il traduit et diffuse les travaux en France. Il devient médecin des Gardes françaises.

L’épisode décisif est médical et personnel. Lors de la campagne de Flandre (1742-43), il contracte une fièvre chaude violente. Pendant la maladie, il observe sur lui-même l’altération de ses facultés mentales : ses idées ralentissent, s’égarent, reviennent avec la fièvre qui tombe. Il en tire une inférence qu’il ne quittera plus : si l’état du corps modifie l’état de la pensée, c’est que la pensée dépend du corps. Ce n’est pas un raisonnement métaphysique ; c’est une observation clinique généralisée.

Il publie L’Histoire naturelle de l’âme (1745), qui est brûlée par le bourreau. Il doit quitter la France pour la Hollande. Il y publie anonymement L’Homme-Machine (1747) — le scandale est tel que la Hollande, pourtant tolérante, le chasse à son tour. Il se réfugie à Berlin auprès de Frédéric II, qui le nomme lecteur du roi et membre de son Académie.

Il meurt en 1751, à quarante-et-un ans. Les circonstances de sa mort sont devenues une arme polémique : ses adversaires ont répandu qu’il était mort d’une indigestion de pâté de faisan aux truffes, châtiment providentiel de sa doctrine du plaisir. La réalité médicale est probablement une intoxication alimentaire aiguë suivie d’une fièvre. Frédéric II a prononcé son éloge funèbre. Le fait que cette anecdote soit encore la première chose qu’on retienne de lui indique assez bien comment sa pensée a été traitée : par le ridicule, jamais par la réfutation.


2. L’Homme-Machine (1747) : la thèse

Descartes soutenait que les animaux sont des machines : des automates sans âme, dont tous les comportements s’expliquent mécaniquement. Il exceptait l’homme, en raison de deux facultés que la mécanique ne pouvait produire : le langage et la conduite universelle de la raison. L’homme avait donc une âme, distincte du corps.

La Mettrie supprime l’exception. Si les animaux sont des machines, et si l’homme est un animal, alors l’homme est une machine. L’argument est une simple mise en cohérence — comme chez Poulain de la Barre, il consiste à prendre au sérieux la prémisse d’un adversaire et à en tirer la conclusion qu’il refuse.

Mais il ne procède pas par déduction. Il procède par accumulation de faits médicaux, ce qui est sa véritable originalité :

  • l’opium, le vin, le café modifient la pensée ;
  • la fièvre produit le délire ; un coup à la tête abolit la mémoire ;
  • l’alimentation change le caractère (il cite l’effet de la viande crue sur la férocité) ;
  • les âges de la vie transforment l’esprit ; l’enfant n’est pas un adulte diminué ;
  • la maladie mentale a des corrélats organiques ;
  • et surtout, la comparaison anatomique : plus un cerveau est développé et complexe, plus l’animal manifeste d’« esprit » — il n’y a pas de saut, il y a une gradation continue de l’huître à l’homme.

La conclusion : « L’âme n’est qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. » Puis : « L’homme est une machine, et il n’y a dans tout l’univers qu’une seule substance diversement modifiée. »

Deux précisions importantes, souvent manquées.

(a) « Machine » ne veut pas dire « horloge ». La Mettrie insiste sur la différence entre l’automate de Vaucanson et le corps vivant : la matière organique possède une propriété que le métal n’a pas — l’irritabilité, mise en évidence par Haller (une fibre musculaire isolée se contracte encore lorsqu’on la stimule). La machine humaine est une machine qui se remonte elle-même, sensible, auto-organisée. La matière de La Mettrie n’est pas inerte : elle est active. C’est cette thèse, et non le mécanisme cartésien, qui est la nouveauté.

(b) La thèse est agnostique sur Dieu, et athée en pratique. La Mettrie ne prétend pas prouver que Dieu n’existe pas ; il soutient que l’hypothèse est inutile pour expliquer la pensée. C’est un athéisme de méthode : non pas une négation, mais un congédiement.


3. La morale : L’Anti-Sénèque et La Volupté

C’est le second scandale, et le plus grave aux yeux de ses contemporains — y compris de ses alliés.

Si la vertu et le vice sont des états de l’organisation corporelle, alors le mérite s’effondre : on n’est pas plus responsable d’être bon qu’on ne l’est d’avoir les yeux bleus. La Mettrie en tire une conséquence que personne n’ose : les remords sont inutiles et nuisibles. Ils font souffrir sans rien réparer ; ils sont un supplément de douleur ajouté à un mal déjà commis. Il faut donc s’en défaire.

Et la fin de la vie est le plaisir — le mot qu’il emploie est volupté, entendu largement (sensuel, intellectuel, esthétique). Il écrit sans détour l’éloge des plaisirs du corps, ce qu’aucun philosophe de son siècle ne fait avec cette franchise.

C’est ce qui lui a valu d’être renié par tout le camp des Lumières. Diderot, matérialiste lui-même, le juge dangereux et le traite de « auteur sans jugement » ; Voltaire le méprise ; d’Holbach s’en écarte ; Frédéric II lui-même, dans son éloge, le décrit comme un joyeux drille plutôt que comme un penseur.

La raison de ce reniement mérite d’être vue clairement, car elle éclaire toute la stratégie des Lumières. Les philosophes défendaient une thèse : on peut être vertueux sans religion. C’était leur position politique centrale. Or La Mettrie soutenait que le matérialisme dissout la notion même de vertu et de mérite. Il ne les contredisait pas : il rendait leur thèse indéfendable. Il était donc, pour eux, plus embarrassant qu’un adversaire — il était le témoin gênant de ce que leur propre philosophie impliquait, s’ils avaient été jusqu’au bout.


4. Objections, et ce qu’elles valent

« C’est un mauvais philosophe. » Le style est désordonné, la composition est mauvaise, les arguments sont mêlés d’anecdotes, de provocations et de plaisanteries. L’objection est fondée sur la forme. Elle a servi, pendant deux siècles, à ne pas discuter le fond.

« Le matérialisme détruit la responsabilité morale. » C’est l’objection sérieuse, et elle n’est pas résolue aujourd’hui — c’est le débat contemporain sur le libre arbitre et les neurosciences. La Mettrie a le mérite d’en tirer les conséquences au lieu de les esquiver : il propose de remplacer la punition par le traitement, et le blâme par la prévention. Il note d’ailleurs que la société peut parfaitement continuer à sanctionner les actes nuisibles sans croire au mérite — pour des raisons de prévention et de protection, non de rétribution. C’est exactement l’argument des compatibilistes et des théoriciens conséquentialistes de la peine, deux siècles et demi plus tard.

« Il s’est trompé sur la science. » Oui, sur beaucoup de points de détail. Mais l’inférence centrale — les états mentaux dépendent d’états physiques du cerveau, et il y a une continuité, non un saut, entre l’animal et l’homme — est celle sur laquelle repose l’ensemble des neurosciences contemporaines. Il a eu raison, et il a eu raison en 1747, à partir d’observations cliniques et comparatives, sans microscope, sans neurologie, sans théorie de l’évolution.

Et une limite qu’il faut noter : rien, dans L’Homme-Machine, ne répond à la difficulté qui est aujourd’hui centrale, celle de l’expérience subjective — pourquoi y a-t-il un effet que cela fait, d’être ce système physique. La Mettrie établit la dépendance de la pensée au corps ; il n’établit pas son identité avec lui, et il ne voit pas le problème. C’est le « problème difficile » de la conscience, et il reste ouvert.


Dimension symbolique

La Mettrie occupe une position singulière : il est le seul auteur du XVIIIᵉ siècle que les deux camps ont voulu oublier. L’Église le brûle ; les Lumières le désavouent. Le premier cas s’explique. Le second est plus instructif : il montre qu’un mouvement intellectuel a des limites qu’il ne s’avoue pas, et qu’il les découvre au moment où quelqu’un les franchit.

Ce que La Mettrie met à nu est un problème que les Lumières ont préféré ne pas regarder : on peut soutenir que l’homme est entièrement naturel, ou soutenir qu’il est un sujet moral responsable et méritant — mais il est difficile de soutenir les deux sans travail supplémentaire, et ce travail, personne ne l’avait fait. Diderot le sait, et c’est pour cela qu’il est si dur avec lui : La Mettrie dit tout haut la difficulté que Diderot lui-même n’a jamais surmontée (Le Rêve de d’Alembert, écrit vingt ans plus tard, est une tentative de la reprendre autrement).

Le fait que l’on retienne de lui une histoire de pâté de faisan, et non ce problème, est un cas d’école de la manière dont une pensée gênante est neutralisée : on ne la réfute pas, on la rend ridicule.


🔗 Liens

Fiches qui citent celle-ci (1)